• Haute teneur poétique sur grand écran avec « Raoul Taburin a un secret », une comédie-fable du réalisateur Pierre Godeau qui signe une adaptation tendre, drôle et profonde de l’album éponyme de Sempé, superbement portée par les acteurs Benoît Poelvoorde et Edouard Baer.

     

    Raoul taburin 

    Synopsis : Raoul Taburin est un spécialiste en réparation de vélos et est un véritable expert en la matière. Mais il cache un secret qui le pèse : le grand expert en vélos ne sait pas faire de vélo lui-même. Il ressent cette carence comme une véritable malédiction. L’histoire d’un immense malentendu ou celle d’un imposteur malgré lui...

     

    Tendresse et fantaisie forment, bien évidemment, le duo gagnant de cette jolie histoire imaginée par Sempé, dont l’écriture du récit paru en 1995 (Denoël) lui fut inspirée par son amour du vélo. Grâce notamment à une mise en scène rigoureuse, cherchant à révéler la beauté des choses et des personnages, le réalisateur Pierre Godeau nous livre une œuvre pleine de charme avec son Raoul Taburin. Le cinéaste joue admirablement bien avec les codes du conte pour tourner les pages de la vie de Saint-Céron, petit village drômois qui fleure bon la lavande et de ses habitants pittoresques. Benoît Poelvoorde trouve alors là le cadre parfait pour faire des merveilles à l’écran, comme d’ailleurs le reste du casting dont Edouard Baer, Suzanne Clément, Victor Assié ou Vincent Desagnat en sont quelques exemples mais comme aussi l’ensemble des enfants, tous magnifiques dans leurs rôles respectifs. 

     

    UN P’TIT VÉLO DANS LA TÊTE 

    Alors on pourrait en rester là, et se dire qu’aller voir ce film est une belle idée pour passer 1h30 agréables... Cool Raoul ! OK... Mais ce serait passer tout de même à côté d’une portée beaucoup plus profonde qui accompagne ce récit. On parle de fable, de conte, de parabole... et l’histoire de Raoul Taburin nous conduit à réfléchir ainsi aux apparences et à l’identité dans laquelle on se construit ou plutôt on nous construit, parfois même comme une douleur, ou un secret qui s’installe et qui alourdi jour après jour la marche ou la selle du vélo ! C’est ce que nous révèlent, par exemple, les vêtements de chaque personnage qui restent identiques, même quand les années passent. L’habit ne fait pas moine paraît-il... mais ici ils nous rappellent que l’extérieur peut devenir enfermant et étouffant. C’est aussi le nom qui prend le pas sur la chose... on ne dit plus vélo, mais taburin... ni photo, mais figougne, comme on dit une poubelle (Eugène Poubelle), une béchamel (Louis Béchameil de Nointel) ou une silhouette (Etienne de Silhouette). Par effet d'entraînement, à Saint-Céron, on dira une frognard, pour Auguste Frognard, le boucher-charcutier, « prince dans l'art de préparer les jambons ». Ou une bifaille pour Frédéric Bifaille, opticien dont « la vaillance à rectifier les myopies, les hypermétropies, les strabismes et les astigmatismes lui valait l'honneur de vendre des paires de bifailles ».

     

    UN P’TIT VÉLO DANS LA TÊTE

    Il y a le poids du secret qui peut devenir imposture. L’interprétation des signes qui nous confortent dans le silence. Une réflexion sur l’héroïsme... sur la famille et l’amour... mais surtout n’allez pas croire que tout cela peut devenir « prise de tête », non jamais, au contraire. Car c’est la simplicité qui l’emporte toujours, sans jamais devenir niaise ou superflue, donnant un petit quelque chose d’agréablement merveilleux, qui fait du bien, qui donne le sourire, nous emmène en balade hors du temps entre rires et émotion. 

     

    Raoul Taburin, un régal pour tous ceux qui ont gardés une âme d'enfants...

     

     


    votre commentaire
  • Boy Erased, l'autobiographie percutante de Garrard Conley a inspiré un film du même nom qui vient de sortir en France le 27 mars. Un récit que l'auteur décrit lui-même comme « l'histoire d'une famille qui a fait quelque chose de terrible par amour ».

    affiche Boy Erased

    Synopsis : Au début des années 2000, l’histoire de Jared, fils d’un pasteur baptiste dans une petite ville américaine de l’Arkansas, dont l’homosexualité est dévoilée à ses parents à l’âge de 19 ans. Jared fait face à un dilemme : suivre un programme de thérapie de conversion – ou être rejeté par sa famille, ses amis et sa communauté protestante. « Boy erased » est l’histoire vraie du combat d’un jeune homme pour se construire alors que tous les aspects de son identité sont remis en question. 

    Boy Erased, de l’acteur et cinéaste Joel Edgerton (The Gift), inspiré des mémoires du journaliste et auteur Garred Conley, propose une lecture sobre mais forte d’une problématique familiale et religieuse, avec une abondance d’acteurs accomplis comme Nicole Kidman, Russel Crowe ou Xavier Dolan, mais aussi l’excellente Cherry Jones jouant un médecin, dans un cameo résumant à lui seul l’absurdité de la situation.

    Cherry Jones dans Boy Erased

    Jared (comme Garred est ici nommé) possède la chance d’être incarné par Lucas Hedges, lui dont la sensibilité fait, depuis un certain temps, partout merveille (de Manchester by the Sea à Mid90s en passant par3 Billboards, Lady Bird ou Ben is back), et plus encore dans ce drame qui propose de multiples tiraillements. On observe ainsi une oscillation constante entre désir (ou besoin) de conformité et pulsions sexuelles, amour profond (entre parents et enfant mais tout autant avec Dieu) et « aveuglement idéologique » au sein d’une paroisse protestante conservatrice. 

    Alors qu’il vient de subir un viol dont il n’a pu encore parler, et sur les accusations même de son propre violeur auprès de ses parents, cet adolescent se retrouve contraint de suivre une « thérapie de conversion », que l’on appelle aussi « thérapies de réorientation sexuelle », vouées à guérir l’homosexualité. Parce qu’il l’aime, et parce qu’il estime faire face à un « problème », son père estime aussi devoir proposer une solution et celle qu’il a trouvée est d’envoyer son fils suivre cette thérapie onéreuse sur les conseils de deux amis. Ici, tous les coups sont permis, au propre comme au figuré. Jared se verra donc infligé une véritable torture mentale pour le forcer à changer et corriger sa prétendue déviance. Le jeune homme perdu dans tout ce qui lui arrive mais aussi face à ses pensées, y côtoie des gens de son âge tout aussi abasourdis devant les méthodes utilisées, chacun développant alors des stratégies différentes pour survivre. Certains d’ailleurs n’y parviendront pas… 

    Boy erased famille    Boy Erased Prière

    Dans un récit à la structure classique, les flashbacks sont soigneusement calibrés pour permettre de comprendre ce qui a mené ce fils de pasteur et fier vendeur de voitures, à se retrouver dans ce centre aux allures de prison (malgré l’apparence spirituelle qui y est attachée), sous les assauts d’un thérapeute aux compétences plus que douteuses, interprété brillamment par le réalisateur Joel Edgerton dans une performance dont il a le secret. 

    Plusieurs personnages, comme la mère et le père, de façons différentes, incarnent avec force le conflit intérieur qui apparaît entre convictions chrétiennes (on pourrait sans doute même utiliser le terme de « culture ») et réalité toute humaine, entre dogme et amour, tradition et filiation... Car si ces parents semblent portés par des sentiments sincères pour leur enfant, ils n’en sont pas moins guidés, voire empêtrés, dans des principes moraux qui ont façonné leurs croyances et leur manière de vivre. À leur grand étonnement et bien malgré eux, ils s’engageront eux aussi dans un profond et compliqué processus de remise en question.

    Boy Erased

    Dans un écrin le plus souvent pudique, où les artifices de la mise en scène s’avèrent minimalistes, Boy Eraseddresse un troublant constat qui interpelle et émeut sans jamais tomber, à mes yeux, dans le jugement caricatural à l’emporte-pièce. Car, si pour beaucoup de critiques le film est une simple dénonciation d’un puritanisme religieux, la réalité va beaucoup plus loin et avec une vraie délicatesse. Bien sûr, ce qui est présenté comme des « thérapies de conversion » sont là franchement révoltantes et les informations livrées au moment du générique final ne peuvent qu’accroitre ce sentiment. Mais en fait, Garred Conley comme Joel Edgerton ont su aussi présenter cette histoire comme celle d'une famille qui fait quelque chose de terrible par amour. Et c’est bel et bien la famille qui devient le centre du récit avec la thérapie de conversion juste comme arrière-plan. On peut alors réfléchir à la complexité de telles situations, quand tout un paradigme construit et bien établit s’écroule soudainement. Le jugement extérieur est toujours facile mais quand on se retrouve au cœur de la situation, les choses prennent alors souvent une toute autre perspective, et Boy erased le montre vraiment très bien, en choisissant notamment d’emprunter la voie de la compassion, montrant une évolution réaliste chez ses personnages.

    Un film beau, intense et juste sur un sujet important, très bien traité et donc à ne pas rater...


    votre commentaire
  • Sur les écrans ce mercredi 27 mars, « Campañeros », une œuvre puissante du réalisateur uruguayen Alvaro Brechner. Goya 2019 de la meilleure adaptation en Espagne, et tout fraichement couronné des Prix du Jury œcuménique et du public au 33 èmeFestival International de Films de Fribourg mais aussi du Grand prix du Jury, ce film est inspiré de l'ouvrage « Memorias del calabozo » de Mauricio Rosencof et Eleuterio Fernández Huidobro. Un livre lui-même basé sur la mise à l’isolement total, les sévices en tous genres qu’endurèrent trois prisonniers politiques du mouvement Tupamaros sous la dictature militaire dans laquelle bascula l’Uruguay en 1973.

     

    COMPAÑEROS

     

    Synopsis : En 1973, les trois activistes du mouvement d’opposition clandestin Tupamaros, José Mujica, Mauricio Rosencof et Eleuterio Fernandez Huidobro, sont arrêtés par la police militaire. Emprisonnés dans des cellules de plus en plus austères et privés de quelque contact humain que ce soit, ils subissent de plein fouet le traitement spécial de leurs geôliers. Leur calvaire durera pendant douze longues années.

     

    Ayant eu le privilège de présider le Jury œcuménique au Festival de Fribourg il y a quelques jours, et d’y décerner notre prix à Compañeros, je ne peux évidemment que dire là tout le bien que j’ai eu à découvrir cette œuvre magistrale d’Alvaro Brechner. Je voudrai d’ailleurs commencer ici avec l’argumentation de notre jury que j’ai lu au moment de divulguer notre décision lors de cérémonie de clôture : Avec Campañeros, nous avons choisi une histoire qui raconte un combat psychologique rythmé par des signes d’espérance et de solidarité qui donnent la force de survivre. Tiré d’une histoire vraie, ce film nous plonge au cœur d’un voyage existentiel dans les ténèbres de l’enfermement et de la dictature. Une œuvre qui ne cesse de croire à la lumière !

     

    COMPAÑEROS, JUSQU'AU BOUT DE L'ENFER

    Ce choix de croire à la lumière, de s’accrocher à une espérance impossible, mais aussi d’apporter régulièrement ce qui ressemble à des bouffées d’oxygène, des déclencheurs subtiles de sourires, est sans doute le point de force du travail d’Alvaro Brechner dans la réalisation de Campañeros. Il faut en effet l’avouer, raconter 12 années de tortures, d’enfermement... plonger le spectateur au cœur de l’horreur, de l’injustice, de la bassesse humaine peut devenir vite insupportable. Mais ici précisément l’enfer n’est pas la fin. Il se traverse, lentement, douloureusement mais sûrement... Car l’approche du réalisateur est plus psychologique que véritablement politique. Il questionne, au travers de cette histoire, la capacité de l’être humain à résister et rester intègre, à s’accrocher au-delà de l’imaginable en faisant précisément fonctionner l’imaginaire. 

     

    Alvaro Bechner explique que ce qui l’attirait, c’était d’explorer un univers où quelqu’un est vraiment en difficulté, où tout à coup, un individu devient cobaye dans une expérience où tout ce qu’il sait du monde ne lui sert à rien. Il dit : « Je voulais voir comment, dans la solitude de l’enfermement, cet homme doit se réinventer pour être capable de s’opposer à un plan créé pour annihiler les dernières traces de résistance au plus profond de lui. Je voulais vraiment me plonger dans un défi esthétique et sensoriel dans ce nouveau monde, où cet homme échafaude un plan de combat afin de se préserver en tant que tel ». Il lui a donc fallu rendre compte de cet état confus d’anxiété, d'hallucination, de colère, de peur, de cauchemar, de résistance et d’espoir par lequel les protagonistes devaient naturellement passer. Ce fut sans doute l’un des défis majeurs dans la mise en scène visuelle et sonore. Alvaro Brechner fait preuve d'une grande maîtrise dans sa mise en scène et le montage témoigne d'une grande intelligence. On appréciera comment sont rendues réalité, folie et imaginaire, cet état proche de la démence dont ont pu faire l'expérience ces hommes pendant leur cruelle captivité. Réalisme et expressionnisme se conjuguent alors pour dessiner un cauchemar de lumière et d'ombres, de bruits et de silences.

     

    COMPAÑEROS, JUSQU'AU BOUT DE L'ENFER    COMPAÑEROS, JUSQU'AU BOUT DE L'ENFER 

    Coup de chapeau aux acteurs qui offrent des performances remarquables et justes. Chino Darín, Alfonso Tort (déjà à l'affiche du premier film de Brechner, Sale temps pour les pêcheurs) et Antonio de la Torre incarnent les trois héros, accompagnés de Silvia Pérez Cruz, Soledad Villamil et César Troncoso dans les principaux rôles secondaires. Les acteurs reconnaissent avoir enduré des conditions de tournage extrêmement difficiles, dans des lieux exigus, privés de la lumière du jour et surtout de s’être pliés à un régime drastique pour rendre crédible le lent dépérissement des prisonniers. Et le résultat est à la hauteur de leur investissement.

     

    À noter aussi la géniale reprise de la chanson de Simon and Garfunkel, The Sound of Silence, interprétée par la grande Silvia Pérez Cruz, d’une force émotionnelle rare. Et ce qui devient aussi le refrain final sur le générique de fin, un poème écrit par Mauricio Rosencof, l’un des trois prisonniers : « Si ce devait être mon dernier poème, insoumis et triste, détruit mais inflexible, je n’écrirais qu’un seul mot. Compañero ».

     

     

    Alvaro Brechner & Jean-Luc Gadreau lors du Festival de Fribourg

    Alvaro Brechner et Jean-Luc Gadreau

     

     

     

     

     

     

     

     


    votre commentaire
  • Après avoir porté le regard de sa caméra à Cuba, en 2016, avec le film « Viva », le réalisateur irlandais Paddy Breathnach se fixe chez lui, en Irlande, et à Dublin en particulier, pour tourner « Rosie Davis » qui sort ce 13 mars sur les écrans français. Un film intense, difficile à cataloguer, à la fois drame familial authentique, étude de personnages ou encore road movie social rejoignant là une certaine tradition cinématographique française. 

    ROSIE DAVIS

    Synopsis : Rosie Davis et son mari forment avec leurs quatre jeunes enfants une famille modeste mais heureuse. Le jour où leur propriétaire décide de vendre leur maison, leur vie bascule dans la précarité. Trouver une chambre à Dublin, même pour une nuit, est un défi quotidien. Les parents affrontent cette épreuve avec courage en tentant de préserver leurs enfants.

    Le récit suit Rosie (Sarah Greene) et son compagnon John Paul (Moe Dunford) alors qu'ils se retrouvent soudainement sans abri et dans une lutte désespérée pour trouver un endroit sûr pour eux et leurs quatre enfants.  On découvre ainsi les personnages alors qu'ils essaient coûte que coûte de continuer à mener leur vie quotidienne tout en vivant dans leur voiture.  John Paul subit une certaine pression au travail et revient donc à Rosie la charge de jongler avec la garde des enfants pendant la journée tout en essayant de trouver des lits pour la nuit, résoudre les tracas du quotidien et tenter de gérer les blessures du passé non réglées. Le couple se retrouve en proie à un terrible paradoxe. Ils cherchent désespérément à cacher les dures réalités de leur situation aux gens qui les entourent, terrifiés par ce qu'ils vont penser, et leur besoin de rester invisibles entre alors en conflit avec leur désir de faire ce qui est le mieux pour leur famille.

    Si l’Irlande semble s’être remise de ses difficultés et connaître une prospérité nouvelle, la crise du logement est pourtant plus terrible que jamais. Évidemment, ce sont ces ravages causés par cette crise du logement, qui dépassent d’ailleurs les frontières des classes sociales, qui sont au cœur du récit. Le film remet en question certaines images stéréotypées en se fixant sur l'itinérance provoquée, avec aussi ces hôtels vacants qui sont rapidement remplies de familles déplacées à la recherche d'un abri. Le scénario de Roddy Doyle est à la hauteur du stigmate qui accompagne l'étiquette « sans-abri ». On ressent la colère qui supporte l’écriture... il déclare par ailleurs avoir honte, en tant que citoyen irlandais, de cette situation dans son pays. Doyle a commencé à écrire le film après avoir entendu une interview à la radio. C’était une jeune femme sans-abri qui expliquait les difficultés qu’elle rencontrait chaque nuit pour trouver un endroit où dormir avec sa famille. L’écrivain irlandais fut fasciné par son éloquence et choqué d’apprendre qu’elle n’avait pas de logement alors que son mari avait un travail stable. Et c’est précisément cette dichotomie qui est maintenue délibérément en évidence tout au long de l'histoire.

    ROSIE DAVIS, MÈRE COURAGE

    Sarah Greene est magnétique dans le rôle principal, portant sur ses épaules une grande partie du poids émotionnel du film. L'intensité de la vie de Rosie, entassée dans des espaces clos avec sa famille, fait qu'elle est à peine capable de trouver un moment d'intimité pour elle-même. Elle porte constamment un visage courageux, essayant de rester inébranlable et optimiste devant les enfants, tandis qu'une vague de désespoir silencieux monte juste sous la surface.  La performance de Greene est subtile mais très émouvante - un lent soupir ou une légère mimique des lèvres peut suffire pour en dire long sur l'état de Rosie et sur son caractère.  Le duo formé avec son époux John Paul, qu’incarne Moe Dunford, touche à la perfection, grâce aussi à l’interprétation de Dunford qui imprègne habilement son personnage d'une tendresse et d'une fragilité qui vont à l'encontre de son apparence inébranlable. Bravo également aux solides performances des jeunes acteurs qui, pour la plupart jouent là pour la première fois. Darragh McKenzie brille dans le rôle d'Alfie, le fils de Rosie, avec une scène particulièrement turbulente, où l’enfant joue dans un trampoline et refuse d’obéir à sa mère, laissant une impression durable au spectateur. Dans le dossier de presse, Sarah Greene reconnait d’ailleurs cette alchimie qui s’est construite : ​« Nous étions une famille. Ce sont des enfants incroyablement talentueux. J’ai adoré travailler avec eux ».

     ROSIE DAVIS, MÈRE COURAGE

    La direction de Breathnach est solide et assurée. Il a une maîtrise parfaite de l'histoire et guide avec compétence le spectateur à travers l'utilisation d'un cadrage soigné.  Les scènes à l'intérieur de la voiture contribuent à transmettre l'inquiétude croissante de ses habitants.  En revanche, les prises de vue extérieures sont souvent larges et vides, ce qui crée un sentiment tangible de désespoir.  Rosie est le point de mire du film et l'objectif se fixe parfois intimement sur son visage d'une manière qui aurait pu être invasive dans les mains d'un cinéaste moins accompli, mais qui là prend sens tout naturellement. Visuellement, Breathnach maîtrise parfaitement l'image et le symbolisme, utilisant aussi la répétition comme effet d'entraînement. 

    Rosie Davis est empreint de réalisme et le monde à l'écran est absolument authentique. Tourné dans les rues de Dublin, son approche sans fioritures contribue à faire en sorte que le drame se présente parfois presque comme un documentaire. La partition est minimaliste mais utilisée avec beaucoup d'efficacité. On pense évidemment avec raison à Ken Loach ou aux frères Dardenne avec ce thriller social, générant beaucoup d’empathie, mais sans complaisance ou effets lacrymaux. Juste une admirable leçon de vie, de dignité et de combativité. 

    Rosie Davis est un magnifique film qui ne manquera pas de mettre le public dans une « juste colère » mais, sous un autre angle de vue, pourra devenir un exemple de ténacité et d’amour, un hymne à la résistance et à l’espérance se fondant sur l’unité de la cellule familiale.

     


    votre commentaire
  • En nouveauté sur Netflix depuis le 1ermars, le premier film de Chiwetel Ejiofor, consacré en 2013 par sa magnifique interprétation dans « Twelve Years a Slave ». Pour passer derrière la caméra, avec « Le garçon qui dompta le vent », il choisit d’adapter un livre éponyme publié en France en 2010 qui raconte l'histoire vraie et extrêmement touchante d'un adolescent malawien inventif qui a sauvé son village de la famine.

     

    le garçon qui dompta le vent

     

    Synopsis : William Kamkwamba, un jeune garçon de 13 ans est renvoyé de son école quand sa famille ne peut plus en payer les frais. Après s’être introduit en secret dans la bibliothèque de l’école, et en utilisant les débris de la bicyclette de son père Trywell, William trouve le moyen de construire un moulin à vent qui sauve son village malawien de la famine. Autour d’un voyage émotionnel entre un père et son fils prodige, l’histoire de William illustre l’incroyable détermination d’un garçon dont l’esprit curieux a surmonté tous les obstacles qui ont entravé son chemin.

     

    Quand le générique de fin défile, après quelques informations et images sur la réalité du récit et sa suite, un profond sentiment positif et de bien-être s’est installé chez le téléspectateur (on rappelle que le film est diffusé par Netflix). Le garçon qui dompta le vent est clairement à classer dans la catégorie « feel-good movie ». Mais on le sait, dans cette catégorie se côtoient le pire et le meilleur, et là c’est vers le haut du panier qu’il faut se positionner. Chiwetel Ejiofor, acteur anglais d'origine nigériane, qui fait ses débuts en tant qu'auteur et réalisateur et joue aussi le rôle du père de l’adolescent, nous offre du beau et du bon. Tout d’abord, c’est une très belle réalisation qu’il faut noter, portée par une splendide photo. Le directeur de la photographie Dick Pope rend pleinement justice à la beauté des paysages africains. Il y a par exemple des scènes colorées de rituels villageois impliquant des échassiers et des masques tout simplement somptueuses. Mais ce sont aussi les personnages et les situations qui sont mis en valeurs, avec des plans qui accrochent, qui fixent le spectateur, qui parfois même, à eux seuls, suffisent à exprimer des sentiments très puissants. 

     

    le garçon qui dompta le vent

     

    Ensuite c’est la performance des acteurs qui est à la hauteur avec, au premier plan, le jeune acteur kenyan Maxwell Simba, totalement convaincant dans le rôle de William Kamkwamba. À ses côtés, son père Trywell (Ejiofor) n'est pas un mauvais père, ni un homme méchant. Mais au fur et à mesure que sa famille a de plus en plus faim, sa rage envers son gouvernement, qui était censé l'aider à prospérer, remonte à la surface. La mère de William, Agnes (interprétée par la sublime actrice française d’origine sénégalaise Aïssa Maïga) est une figure plus calme et plus stable, mais sa fierté est aussi blessée. Dans une touchante scène, elle évoque ainsi ne jamais vouloir être la famille stéréotypée qui « prie pour la pluie », comme l'ont fait ses ancêtres, et désespère que la stratégie de son mari pour sauver la ferme finisse presque exactement comme cela.

     

    Un film qui est bien plus qu'un récit triomphaliste sur un enfant intelligent qui aide sa communauté à se sortir d'un bourbier. Ejiofor s'intéresse autant aux relations entre les membres de la famille qu'aux expériences de William avec les câblages, les aimants et les vieux vélos. Et il passe même la majeure partie de son temps à dépeindre la communauté de son héros et évite avec succès beaucoup des tropes nuisibles qui tendent à accompagner les représentations populaires et culturelles de la pauvreté ou des conflits dans les pays africains. Cette approche nuancée est ce qui rend le film beaucoup plus captivant que d'autres films du genre. Chiwetel Ejiofor attire l'attention sur l'histoire de Kamkwamba, mais il se concentre tout autant sur la description de la vie familiale du garçon et des difficultés de l'agriculture au début des années 2000 au Malawi. La famine n'est pas seulement une chose qui arrive aux Kamkwamba. C'est le résultat d'une série de catastrophes imprévisibles qui s'abattent sur ce petit village et laissent ses habitants lutter pour cultiver et vendre de la nourriture. En examinant les nombreuses raisons structurelles de la crise du village, Ejiofor fait en sorte que le triomphe de Kamkwamba fasse encore plus sens sur le plan narratif. 

     

    UN VENT BIENFAISANT SUR NETFLIX

     

    Le film dépeint une Afrique où il n'y a pas d'égalité des chances et où des communautés entières sont simplement abandonnées par les politiciens. Dans une scène très choquante, l'aîné du village est brutalement battu simplement parce qu'il s'est exprimé en public et a demandé au gouvernement d'intervenir pour fournir une aide d'urgence en cas de famine. Et l'arrivée de cette famine arrive comme un accident de voiture au ralenti. Tout le monde sait que cela va se produire, mais ils sont impuissants pour y mettre fin.

     

    Alors oui, à un moment, on peut commencer à se demander s’il n’est pas temps pour le garçon de commencer à « dompter » ce vent ? Mais Ejiofor ne veut visiblement pas que l'exploit de William ait l'air facile. Non seulement William doit rassembler le matériel pratique nécessaire à la construction d'un moulin à vent dans un village presque abandonnée, mais il doit aussi remettre en question le scepticisme de son père et le persuader de renoncer aux quelques biens qu'il possède encore, dont un vélo, pour créer quelque chose qui peut sembler impossible ou utopique. Se jouent là aussi des aspects psychologiques considérables quant à la place du père, ses choix, la question de l’éducation et les traditions. Il est frappant, profondément triste, mais aussi tellement interpellant vis-à-vis de nos sociétés contemporaines, de considérer que la seule chose qui empêchait le village de William de mourir de faim était une énergie éolienne rudimentaire. Mais si tout cela peut sembler très sombre, le film ne dépeint jamais ses personnages comme des victimes passives. William est un personnage à la Huckleberry Finn avec un côté aventureux et espiègle. Il est aussi particulièrement résilient.

     

    le garçon qui dompta le vent

     

    Le garçon qui dompta le vent aurait pu rester un récit conventionnel de désespoir et de rédemption, mais dans les mains d'Ejiofor, il devient rempli d’une force réaliste et politique qui développe richement plusieurs angles à cette histoire et parvient ainsi à être une adaptation gagnante. Et lorsque s’écrit sur l’écran cette magnifique phrase « : « Dieu est comme le vent. Il touche tout ce qui existe. », on peut se dire alors que ce film a du divin en lui.

     

    Le film a été présenté fin janvier au Festival de Sundance où il a remporté un prix, et à celui de Berlin le mois dernier.

     


    1 commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique