• Un titre qui ne nous conduira pas vers l’œuvre magnifique de Raoul Peck mais vers une fiction qui fait grand bruit tant par le succès qu’elle rencontre que par son sujet et la façon de le traiter. Get out est le premier film réalisé par Jordan Peele.

    GET OUT Visuel

    Jordan Peele, n’est pas forcément un nom très connu de ce côté de l’Océan, mais il faut savoir qu’il est l’un des rois de la comédie américaine et la moitié du duo comique Key & Peele (avec Keegan-Michael Key) qui a notamment fait hurler de rire des milliers d’Américain(e)s grâce à des sketchs diffusés pendant l’émission de télévision culte Saturday Night Live. Alors un comique US qui devient réalisateur… on s’attend généralement à de l’humour bien « lourd » mais là… surprise… c’est un Thriller qui nait de son imagination, allant même jusqu’à être qualifié (de façon un peu excessive) de film d’horreur. Dans le fond, en y réfléchissant de plus près, peur et rire sont souvent des voisins très proches qui peuvent même cohabiter assez facilement, et c’est d’ailleurs ce que l’humour de Key & Peele recherche souvent en jouant sur l’absurde au point d’en être quasiment dérangeant. En allant juste un peu plus loin, vous provoquez un malaise angoissant qui tient le public en haleine. Get out est précisément construit de la sorte.

    Pour ce qui est du scénario, l’histoire de Get out est finalement assez simple. Chris, un photographe afro-américain, sort depuis quelques mois avec sa petite amie, Rose, qui elle est blanche. Arrive le jour où il va rencontrer ses parents pour la première fois à l’occasion d’un week-end dans leur résidence à la campagne. Sauf qu’une fois sur place, Chris se rend compte qu’au-delà du racisme ordinaire auquel il s’est malheureusement préparé, quelque chose ne tourne pas rond. L’endroit lui semble hostile… et tout devient de plus en plus étrange. 

    GET OUT couple voiture

    Get out résonne comme une métaphore de l'esclavage, mais surtout, de l'instrumentalisation des populations afro-américaines pour le bénéfice d'une société bourgeoise libérale dont il dénonce l'hypocrisie. Les méchants sont ici présentés comme des libéraux démocrates; des gens dont on pourrait dire qu'ils sont du bon coté de l’Amérique... Ce qui est vraiment très intéressant dans ce film, c’est qu’il montre l’aspect insidieux du racisme ordinaire. On n’est pas dans l’habituelle dénonciation de ce genre de chose. Le racisme ne porte ici ni cagoule du Ku Klux Klan, ni fouet à la main, et ne vient pas d’horrible rednecks. Il se positionne dans des idées reçues, ces phrases toutes faites, ces références aux aptitudes supposées des Afro-Américains en matière de sport ou même de taille de pénis. Jordan Peele souhaite clairement que son film fasse en sorte que le spectateur se pose des questions sur les préjugés que l'on se forge dès la naissance en fonction du milieu social.

    Get out est aussi un film très bien construit et magnifiquement joué. Joli casting d’ailleurs avec, en particulier dans le rôle de Chris, l’excellent Daniel Kaluuya qui peut commencer à s’enorgueillir d’un CV filmographique plutôt pas mal pour ses 28 ans. Jordan Peele parvient également parfaitement à imbriquer de belles scènes de tension, une direction d’acteurs impeccable, et un humour corrosif du meilleur cru. À ce propos, le producteur de Get out, Jason Blum, confie : "Les moments de pure horreur sont d’autant plus efficaces lorsque le spectateur peut aussi rire de temps en temps. Cela le déstabilise et quand on cherche ensuite à le terrifier, il réagit d’autant mieux aux effets horrifiques." Pour ce qui est de la tension, elle se manifeste progressivement et intelligemment de façon détournée, loin des codes habituels de l’horreur. L’angoisse s’installe à travers des signes, cette attitude très singulière des deux domestiques noirs. On avance avec cette ambigüité fondamentale des personnages qui engendre un sentiment de malaise d’abord diffus, puis de plus en plus fort qui s’empare à la fois de Chris et du spectateur. Et les choses évoluent passant de l’immersion dans le fantastique avec une séance imposée d’hypnose jusqu’à l’horreur finale violente mais pas premier degré et donc tout à fait supportable, même pour celui ou celle qui n’est pas adepte du genre. À noter entre ces deux dernières étapes une scène magique, emblématique et glaciale qui m’a rappelé certains épisodes du Prisonnier, ce bingo détourné en vente aux enchères du corps de Chris, dont la scénographie évoque furieusement la vente aux enchères négrière et qui se joue dans le silence, filmée comme aurait pu sans doute le faire le grand Stanley Kubrick.

    GET OUT famille

    On pourra peut être regretter la toute fin du film qui reste « gentille » et qui ne pousse pas le bouchon jusqu’au bout. Une happy end qui satisfera le plus grand nombre mais chagrinera le cinéphile averti. Il faut savoir que pour Jordan Peele justement cette fin devait être toute autre. Le cinéaste souhaitait en effet frapper fort avec une fin coup de poing qu’il a d’ailleurs tourné et que l’on peut retrouver sur internet. Mais après l’avoir testée sur le public lors de projections privées avant la sortie du film et vu la réaction négative des spectateurs devant cette fin nihiliste, le réalisateur a préféré suivre les conseils du producteur Jason Blum qui l’incitait à privilégier une fin heureuse et héroïque.

    J’aimerai enfin noter cette espérance qui peut s’apercevoir au cœur de cette sombre histoire. Comme une étincelle de vie, une permanence d’un fragment individuel d’humanité par delà la lobotomisation se déclenche soudain à l’occasion d’instants déterminants chez toutes les victimes. Et de façon étonnante et réjouissante, il semble que ces instants soient provoqués par le déclenchement du flash à chaque fois que le héros veut prendre une photo. Comme le pouvoir de résistance du cinéma face aux horreurs de nos sociétés ou plus simplement encore de la lumière face aux ténèbres.

    Get Out ose en s’attaquant à cette thématique du racisme avec une forme qui séduira largement tout en étant porteur de beaucoup d’interprétations profondes des aspects horrifiques de ce sujet qui nous hante tous. Mais une chose est sûre, n’acceptez plus jamais de boire du thé avec n’importe qui…

     

     


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  • Croire, espérer contre toute espérance, avancer par la foi… telles sont les teneurs profondes de deux films qui sortent ce mercredi 10 mai sur les écrans français. Deux magnifiques longs métrages sur un même thème, avec des questions semblables et un certain nombre de points communs, de réalisateurs sud-américains de surcroit (chilien et mexicain) mais nous conduisant dans deux univers cinématographiques aux antipodes l’un de l’autre. J’ai aimé et je vous dis pourquoi…

    Commençons avec Le Christ aveugle, sélectionné cette année à la Mostra de Venise, en compétition officielle. Premier film du réalisateur chilien Christopher Murray, Le Christ aveugle nous conduit à suivre le chemin caillouteux de Michael, jeune mécanicien. Ce jeune trentenaire est convaincu d'avoir eu une révélation divine, lorsqu’enfant il s’est fait planter des clous dans la main, par son plus proche ami, pour suivre les traces du Christ et ainsi le rencontrer. Lorsqu’il apprend l’accident de cet ami d’enfance, il entame un pèlerinage pieds nus pour aller à son chevet accomplir un miracle. Sa démarche interpelle la population exploitée des entreprises minières du désert chilien, les laissés pour compte, qui voient en lui un prophète. Cet homme est peut-être en mesure de les soulager de leurs souffrances…

    Le Christ aveugle affiche

    C’est à la foi que ce film s’intéresse avant tout car Michael n’est pas dans une posture quelconque, il vit et surtout réagit simplement et naturellement au rythme de ce que ses convictions spirituelles impulsent en lui. Quand il entend que cet ami qu’il a perdu de vue depuis bien longtemps est blessé, il ne réfléchit pas mais quitte tout et, contre l’avis de son père, se met en marche. Tout est possible à celui qui croit et alors, à cause de sa foi, il va accomplir le miracle, tout naturellement. Dans cette attitude étonnante pourtant aucun égo surdimensionné, aucune paranoïa mais au contraire une forme de naïveté, de pulsion bienveillante… et quand sur sa route il croise une expression spirituelle s’appuyant sur une statue et des discours de prêcheurs, il réagit, là encore non pour prendre un pouvoir quelconque, mais pour interpeller sur le sens profond de la foi et du croire qui ne seraient ailleurs qu’à l’intérieur de chacun, au plus profond de l’humain.

    Christopher Murray, tout en nous conduisant avec lenteur, intériorité et dans une esthétique assez sublime sur les pas de Michael et sur ses confrontations entre foi et réalités, entre bienveillance et rejet, entre solitude et amour partagé, entre souffrance et plénitude apaisée, nous révèle une œuvre d’une grande humanité. Humanité habitée d’ailleurs davantage par le silence de Dieu qui ouvre à une foi qui s’incarne et se joue finalement dans d’autres miracles que ceux que nous voulons parfois. Des miracles du quotidien, ceux qui se jouent dans la rencontre, les regards, dans des gestes d’amour marqués du sceau de la grâce.

    le christ aveugle extrait

    Et donc, ce même 10 mai, sur les écrans français sort Little boy du mexicain Alejandro Monteverde. Un film qui revendique clairement faire partie du mouvement des « Faith Based Movies » (Films basés sur la Foi), mouvement qui a pris naissance aux Etats-Unis avec la sortie en 2004 du film de Mel Gibson, La Passion du Christ et qui depuis ne cesse de se développer. Mais Little Boy évite intelligemment l’écueil religieux en présentant un équilibre adroit dans son propos entre la thématique religieuse et des éléments profanes, en utilisant le ton qu’il faut pour ne jamais avoir l’air de donner une leçon de morale mais bien plus une leçon d’amour. Et c’est l’un des éléments de ressemblance avec Le Christ aveugle bien que, cinématographiquement, Alejandro nous conduise plutôt dans le sillage de Spielberg ou Wes Anderson que dans un film d’auteur sud américain.

    Little boy affiche

    Little boy, c’est l’histoire d’un petit garçon comme le titre l’indique mais aussi en référence au nom de code de la bombe A qui fut larguée sur Hiroshima au Japon le 6 août 1945. L’histoire se déroule précisément pendant la seconde guerre mondiale, dans un petit village de pêcheurs aux Etats-Unis. Alors que son père part au combat, Pepper, petit bonhomme de huit ans, reste inconsolable. Avec sa grande naïveté mais surtout beaucoup d’amour, il sera prêt à tout pour le faire revenir… quitte à déplacer des montagnes !

    Little boy est un petit bijou de fraicheur qui ne manque assurément ni de sel, ni de lumière. D’un point de vue réalisation, photographie, acteurs, on est face à un très joli film bien ficelé et doté d’un casting plutôt haut de gamme avec notamment la grande Émily Watson, Michael Rapaport, Tom Wilkinson, Ben Chaplin ou le japonais Cary-Hiroyuki Tagawa pas forcément connu du grand public mais pourtant largement confirmé avec 55 films ou séries à son actif dont plusieurs blockbusters américains. Et puis il y a le héro, haut comme trois pommes, mais vraiment impressionnant, je parle du jeune Jakob Salvati, qui malgré son âge en est déjà̀ à son 6ème rôle ! C’est d’ailleurs une vraie différence avec le film de Christopher Murray qui, à part pour jouer son personnage principal, n’utilisera que des amateurs, des gens des villages dans lesquels il tourna. Ce qui n’enlève rien à la qualité, au contraire presque… amplifiant parfois le réalisme des images tellement important dans son propos. 

    déplacer les montagnes

    Mais Little boy c’est quand même surtout une quantité de thématiques abordées qui font de lui un film idéal pour discuter. Dans le dossier pédagogique que propose SAJE, le distributeur français, et dans lequel j’ai participé activement, je relevais (et ce n’est absolument pas exhaustif) pas moins de cinq grands axes et dont certains se déclinent encore davantage : La naïveté de l’enfance, la relation père-fils (toute particulière dans l’histoire), l’impact de la parabole (point par ailleurs commun avec Le Christ aveugle), tout ce qui touche aux questions de racisme, stigmatisation, peur de l’autre et par opposition l’amour des ennemis, enfin bien sûr la foi avec son sens profond et ses limites. 

    Croire, vaille que vaille… car Il y a une sorte de folie qui accompagne la foi de cet enfant et tout le cheminement qui se produit aussi progressivement chez les habitants du village. Des évènements qui semblent corroborer qu’il se passe quelque chose... là où personne ne pouvait l’imaginer. Mais comme le dit Hébreux 11.1 « Mettre sa foi en Dieu, c’est être sûr de ce que l’on espère, c’est être convaincu de la réalité́ de ce que l’on ne voit pas ». Alors, méthode Coué – coïncidences – hasard – miracle ? Qu’en penser ? Comment faire la différence ? Ces questions sont bel et bien là et ouvrent encore plus loin car, quoiqu’il en soit, une chose est bien certaine : Cette foi naïve et pourtant absolue déplace bel et bien des montagnes, mais comme pour Le Christ aveugle, parfois là où on ne l’imaginait pas.

    espérer contre toute espérance

    Pour votre curiosité personnelle, ou plus pratiquement en vue d’animer un débat avec ce dernier film, je vous conseille de télécharger le dossier pédagogique de Little Boy

     

     

     


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  • S’émerveiller devant une nature si belle et généreuse pour finalement interpeller sur la terrible condition paysanne avec une histoire mêlant romantisme et réalisme, délicatesse et rudesse… Telle est « La Morsure des dieux », la nouvelle œuvre cinématographique que nous offre la réalisatrice atypique et prolifique Cheyenne Carron. 

    affiche la morsure des dieux

    Sébastien, grand amoureux de sa terre du Pays-Basque, est seul à s'occuper de la ferme familiale alors que les soucis s'accumulent : crédits insurmontables, baisse de la production, désorganisation du milieu paysan… Sébastien se bat et cherche sa voie, qui prend un tour spirituel au contact de sa nouvelle voisine, Juliette, aussi Catholique que lui est Païen. Mais leur amour est remis en question alors que Sébastien, rattrapé par les difficultés, est sur le point de tout perdre…

    Commençons par évoquer le cas Cheyenne Carron. Quand j’utilise cette expression, ce n’est nullement péjoratif, bien au contraire, plutôt avec tendresse et admiration. Cette réalisatrice française de quarante ans, qui compte une histoire personnelle faite d’épreuves et de rédemptions est une écorchée (titre de son premier long-métrage) vive volontaire et courageuse. Cette artiste entière, passionnée, assumant ses choix et refusant notamment le dictat des sociétés de production ou autres structures du cinéma, a décidée, jusque-là (elle cherche actuellement un producteur pour son prochain film déjà écrit), de travailler en étant autonome, sans apport financier de l’état ou du système habituel. Une sorte d’artisan du cinéma qui doit donc fonctionner dans une certaine sobriété technique, financière et humaine mais qui ne l’empêche en aucun cas de chercher la qualité, le sens et même la quantité. Car Cheyenne est aussi une boulimique… on sent que tout ce qui est en elle a besoin de sortir, de s’exprimer… et les histoires qu’elle nous présente en sont les fruits.

    Cheyenne Carron

    Déjà 11 films (dont 2 courts métrages) en tant que réalisatrice à son actif et depuis quelques années, un par an en moyenne. Des sujets graves et souvent faisant écho à l’actualité ou à des questions sociétales fondamentales souvent laissées-pour-compte par le cinéma (peut être trop risqué, trop compliqué). Cette fois-ci, après avoir il y a quelques mois traité du djihadisme avec La chute des hommes, elle fait le grand écart pour traiter de la détresse de la paysannerie française en y mêlant des questions de religion et, là en particulier, du paganisme en milieu rural. On pourra y voir d’ailleurs un joli parallèle à sa condition de « paysanne du cinéma » luttant aussi comme son héro pour ce en quoi elle croit et une façon de le vivre.

    La Morsure des dieux c’est d’abord une vraie réussite esthétique. Les plans de paysages deviennent presque une forme d’acteur du générique. Ce pays basque est là au cœur de l’histoire et parle tout autant que les dialogues ou que cette magnifique voix off (elle aussi très « esthétique »)… les « bruits » du vent ou du silence… on est porté avec douceur même si pourtant l’histoire qui se joue devant nos yeux nous plonge dans l’horreur d’une société où la désespérance peut conduire aux pires drames. Celui, dans le cas présent, d’abdiquer face à la mondialisation, au rouleau compresseur de l’argent et des banques et des soucis qui s’en nourrissent, pour conduire au suicide. La réalisatrice a encore là puisé dans son histoire : « Le frère de mon grand-père s’est suicidé il y a 18 ans de ça. Les années passant, j’ai vu que la question du suicide touchait de plus en plus de famille dans les campagnes. Il y a environ 500 suicides recensés par an. Peu de films abordent cette question, j’ai eu envie d’écrire sur ce sujet ». Sans jamais tomber dans le pathos et la lourdeur, Cheyenne Carron fait de ce suicide social, une véritable question existentielle.

    François Pouron et Fleur Geffrier

    Et puis le casting de La Morsure des dieux nous séduit. Cheyenne Carron prouve une fois de plus que les stars « bankables » n’ont pas le privilège du savoir-jouer et qu’un film peut aussi être porté brillamment par des noms plus modestes mais tout autant remarquables. Et là, le duo formé par François Pouron (qui revient après avoir déjà été l’un des acteurs de La chute des hommes) dans le rôle de Sébastien, le jeune paysan convaincu et combattant, et la très belle Fleur Geffrier, jeune aide-soignante catholique qui parvient à le séduire, est tout à fait remarquable. Une justesse et un naturel qui crève l’écran et donne corps aux deux personnages. Autours d’eux d’autres acteurs excellents et des non professionnels qui apportent aussi un réalisme utile dans ce contexte particulier du scénario.

    Mon seul bémol personnel se situera dans l’ajout de cette confrontation paganisme-catholicisme qui n’était peut-être pas autant nécessaire à mes yeux. Les convictions profondes de Sébastien apportent évidemment du poids dans le scénario et sont appréciables, mais l’opposition qui s’installe est parfois un peu poussée, en particulier dans le rapport au curé du village qui me laisse un peu songeur… Mais enfin, c’est un détail insignifiant et cela touche à la liberté de l’auteur que je ne saurai remettre en question !

    Alors ne boudez surtout pas ce cinéma non conventionnel qui fait du bien et est tellement important. Cheyenne Caron, même si elle n’entre pas dans les codes classiques que l’on connaît, est véritablement devenue l’une des réalisatrices et scénaristes importantes du cinéma français et ça, c’est vraiment bon !


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  • Django Reinhardt… un nom qui swingue sans besoin de rajouter quoi que ce soit d’autre. Cette légende de la guitare et du jazz a participé par son talent à donner au peuple du voyage une véritable identité musicale reconnue dans le monde entier. Bienheureuse l’idée de consacrer alors un film à ce musicien pas tout à fait comme les autres. Le réalisateur Etienne Comar se penche sur une courte période de sa vie, au cœur de la Seconde guerre mondiale, qui lui permet par la même occasion d’évoquer cette terrible persécution que les Tziganes ont subit durant cette période sombre de notre histoire.

    Django Reda Kateb

    A Paris en 1943, sous l’Occupation, le musicien Django Reinhardt est au sommet de son art. Guitariste génial et insouciant, au swing aérien, il triomphe dans les grandes salles de spectacle alors qu’en Europe ses frères Tziganes sont persécutés. Ses affaires se gâtent lorsque la propagande nazie veut l’envoyer jouer en Allemagne pour une série de concerts.

    Etienne Comar est avant tout l’un des grands producteurs français à succès, parfois scénariste également. À son actif, une vingtaine de films dont Des hommes et des dieux, Les femmes du 6ème étage, Timbuktu ou Mon roi. Avec Django, il fait le pas qui le conduit derrière la caméra en devenant réalisateur de ce partiel biopic consacré à un épisode peu connu de la vie du musicien manouche Django Reinhardt. Zoom donc sur son exil forcé près de la frontière suisse pour fuir les persécutions nazies durant la Seconde guerre mondiale. Dans cette tourmente, Comar nous dévoile le talent de ce musicien génial, au sens étymologique du terme, sachant donner la vie à toute chose dès que ses doigts grattent les cordes de son instrument, et quelque soit d’ailleurs son état de forme ou le contexte autour de lui. 

    Si la réalisation reste très classique d’un point de vue cinématographique, on pourra apprécier l’intelligence du script par le fait de ne pas chercher à enjoliver les choses à l’excès en voulant à tout prix rendre héroïque l’artiste, qui devient, en quelque sorte, un résistant malgré lui alors qu’il veut simplement se consacrer entièrement à jouer, à composer… et aller à la pêche. La guerre n’étant pas pour lui son affaire mais plutôt celle des « Gadjé ». Dans ce rôle de musicien tourmenté, Reda Kateb trouve un écrin parfait dans lequel il vient prendre place à merveille. Même si physiquement la ressemblance n’est pas vraiment là (comme le soulignera David Reinhardt, petit fils de Django et conseiller sur le film – voir mon interview de David), son implication dans le rôle donne force et caractère au personnage. Côté casting, comment ne pas aussi être frappé par la justesse et la puissance émotionnelle qui se dégage de Bimbam Merstein, dans la peau de Negros, la mère de Django. Actrice pourtant non professionnelle, elle rayonne par l’expression d’une vérité étonnante. 

    Django et Negros

    Et puis, coup de chapeau aussi dans le choix fait par Etienne Comar de ne pas caricaturer les Manouches, en choisissant des acteurs cherchant à jouer un rôle… mais d’avoir choisi à l’inverse de travailler dans l’authenticité des personnages, avec là encore des acteurs non professionnels mais tellement vrais. On entre alors dans la réalité terrible de cette part de notre histoire. Car si du côté des nazis les persécutions font rage envers ces « gens différents », nous sommes bien ici aussi en France, et le gouvernement de Vichy choisi alors d’interdire le déplacement de ce peuple qui vit précisément d’abord sur la route. L’horreur de la stigmatisation, du rejet, de la volonté de cloisonner, ce besoin de dicter ce qui est acceptable ou non (le swing est ainsi officiellement banni par les autorités allemandes)… finalement des thématiques anciennes qui font écho à des réalités d’aujourd’hui et qui donnent donc aussi à ce film de trouver un sens bienveillant dans notre contexte actuel. 

    BO Django

    Enfin, il y a la partition musicale… Filmer Django c’est aussi se confronter à une nécessité de sans-faute dans la bande originale. Et l’on peut dire que le défi est clairement relevé avec brio. On se régale à réécouter le maître rejoué pour les besoin du film par le Rosenberg Trio (Stochelo Rosenberg: guitare lead, Nous’che Rosenberg: guitare rythmique, Nonnie Rosenberg : contrebasse). Stochelo Rosenberg étant considéré comme l'un des meilleurs guitaristes dans cet univers musical, alliant une technique impeccable, de l’élégance et mêlant ainsi virtuosité et émotion. Et enfin il y a bien sûr la scène finale, véritable bijou de ce long métrage… cette somptueuse interprétation du « Requiem pour mes frères tzigane », œuvre oubliée de Django Reinhardt, réécrite par Warren Ellis, et accompagnée par l’affichage des photos des malheureux sacrifiés.

     

     

     


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  • Au cinéma cette semaine, A United Kingdom, un chapitre oublié de l’Histoire britannique, un épisode riche en manigances politiques résonnant de racisme “subversif” et d’esprit colonialiste. Mais, c’est aussi une histoire qui montre que l’amour peut dépasser toutes les frontières et tous les tabous. 

    affiche A united kingdom

    En 1947, Seretse Khama, jeune Roi du Botswana et Ruth Williams, une londonienne de 24 ans, tombent éperdument amoureux l’un de l’autre. Tout s’oppose à leur union : leurs différences, leur famille et les lois anglaises et sud-africaines. Mais Seretse et Ruth vont défier les ditkats de l’apartheid. En surmontant tous les obstacles, leur amour a changé leur pays et inspiré le monde.

    Cette véritable histoire d’amour bouleverse les stéréotypes habituels quand on aborde les jeux de pouvoir, les questions raciales ou autres formes de métissage. La réalisatrice Amma Asante, anglaise, née de parents ghanéens, a trouvé dans ce scénario des thèmes qui lui sont chers et elle les transcende précisément en mettant en avant ces inversions de rôles : Seretse, l’homme noir, est de lignée royale, et c’est Ruth, la femme blanche issue de la classe moyenne, qui est perçue comme de statut inférieur. De plus, si le gouvernement britannique, par crainte d’offenser l’Afrique du Sud de l’Apartheid, s’oppose à ce mariage, une autre forme de racisme apparaît au cœur même de la tribu de Seretse.

    A united kingdom    A united Kingdom

    On pourra apprécier de la part d’Asante une vraie finesse d’analyse politique dans la façon de nous faire parvenir cette romance historique. Elle y fait apparaître avec grande intelligence les nombreuses ambiguïtés et complexité de l’histoire sans poser, avec facilité, un jugement trop manichéen.

    Bonheur aussi de retrouver l’excellent David Oyelowo, qui multiplie les incarnations héroïques, passant d’un biopic à un autre et ainsi de la peau de MLK à celle de ce prince progressiste du Béchuanaland. L’alchimie fonctionne de plus parfaitement dans le duo qu’il forme avec Ruth Williams ou plutôt Rosamund Pike, dans la vraie vie, cette actrice britannique à la filmographie plutôt réussie et diversifiée qui s’était faite particulièrement remarquer dans Gone Girl de David Fincher. Enfin, comment ne pas évoquer aussi la superbe photo du film de Sam McCurdy qui rend compte avec magnificence de l’extraordinaire beauté de la nature sauvage du Botswana. On apprécie évidemment le choix de tourner en extérieur sur les lieux même de l’histoire et plus précisément pour ce qui est de l’Afrique en périphérie des villes de Serowe et de Palapye.

    A united kingdom

    A United Kingdom, avec simplicité, est un très beau manifeste pour le courage et la force des convictions et c’est avant tout pour cela qu’il faut aller le voir, même si la jolie histoire d’amour qui le porte peut, bien entendu, également émouvoir.


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