• Mercredi 20 avril sort sur les écrans « Le fils de Joseph », le nouveau Eugène Green dans la tradition de son approche cinématographique unique en son genre. Comme le titre le sous entend, c’est la paternité qui est au cœur de l’histoire, en y mêlant humour, gravité et spiritualité. 

    Affiche le fils de Joseph 

    Vincent, un adolescent de quinze ans, a été élevé avec amour par sa mère, Marie. Celle-ci a toujours refusé de lui révéler le nom de son père. Vincent découvre qu’il s’agit d’un éditeur parisien égoïste et cynique, Oscar Pormenor. Le jeune homme met au point un projet violent de vengeance, mais, alors qu’il renonce à cet acte, sa rencontre avec Joseph, le frère d’Oscar, un homme un peu marginal, va changer sa vie, ainsi que celle de sa mère. 

    Revenons tout d’abord sur le cinéma d’Eugène Green que j’évoquais dans le chapeau de cet article. Un réalisateur qui vient du théâtre baroque et dont il a gardé, entre autre, une approche du dialogue particulière où toutes les liaisons sont effectuées sans exception, ne laissant ainsi place à aucune muette. Un phrasé donc très étonnant, déroutant même quand on n’y est pas habitué mais qui, en même temps, donne un vrai style, provoque une écoute différente et, parfois même, déclenche le sourire. Il y a donc le son mais aussi le visuel qui est unique chez Eugène Green. La façon d’utiliser la caméra lui est également propre, choisissant de la placer généralement en face à face avec l’acteur qui parle. Le spectateur se positionne ainsi dans les yeux de l’acteur à qui l’on s’adresse. Il entre avec intensité dans le dialogue concrètement et n’est pas simple observateur. Enfin, le jeu des acteurs est aussi marqué de l’empreinte du réalisateur. Peu d’émotions dans le verbiage. Une certaine neutralité l’emporte pour donner paradoxalement plus de force aux mots et laisser faire… « Le fils de Joseph » ne fait pas exception à la règle Green et c’est tant mieux.  

    Eugène Green face à Vincent

    Eugène Green dans le rôle d'un réceptionniste, face à Vincent

    Qui est mon père ? Se demande Vincent. C’est l’histoire de sa vie… une absence, des non-dits malgré l’amour et l’attention de sa mère. Et comme face à tout secret, il y a un jour la découverte avec ses conséquences. Un père que l’on ne veut pas, que l’on n’aurait peut-être finalement préféré ne pas connaître… mais qui sans le vouloir va offrir au fils un autre père. Derrière les faits, une interrogation sur ce qui établit la paternité, sur ce qui nous permet d’être famille et de construire un avenir. 

    Eugène Green nous livre alors une métaphore remarquable pour appuyer le questionnement de Vincent, s’appuyant sur plusieurs scènes bibliques. Cinq tableaux pourraient-on dire, où chapitres partant de l’Ancien Testament pour finir avec la famille de Jésus. C’est la reproduction photographique du tableau du Caravage qui décore sa chambre qui sera le point de départ : « Le sacrifice d’Abraham ».

    Puis passage par « le veau d’or ». Argumentaire satyrique et caricatural extrêmement efficace et drôle pour découvrir le père biologique englué dans l’univers de l’édition où l’argent serait roi, mais aussi où l’hypocrisie, l’amour de soi et l’apparence règnent en maître.

    « Le Sacrifice d’Isaac » permet d’avancer dans l’histoire alors que Vincent met à exécution son plan qui consiste à sacrifier son père dans une sorte de renversement du récit originel. Son bras est aussi retenu donnant ainsi une sentence de grâce sur le géniteur.

    Vincent rencontrera alors Joseph dans la quatrième partie intitulée « le charpentier ». Ce Joseph qui deviendra père adoptif au travers de la rencontre, de l’expérience, des sentiments conduisant à une relation filiale non fondée sur le sang.

    Et si vous avez fait attention au pitch du film, la mère de Vincent s’appelle justement Marie. Alors comment ne devaient-ils pas se rencontrer ? Joseph, Marie… et Vincent qui deviennent famille mais qui, également, sont conduit à fuir. S’échapper de la capitale pour une aventure en Normandie pleine de péripéties burlesques mais comme toujours symboliques et constructives. Un épisode qui ne pouvait s’appeler autrement que « la fuite en Egypte ».

    La chambre de Vincent et Marie  Oscar Pormenor  Vincent et Joseph

    Marie Vincent et Joseph

    Un vrai coup de foudre personnel que ce fils de Joseph. Un film différent qui apporte de la fraicheur tout en abordant avec beaucoup de profondeur des thématiques existentielles essentielles. Osez le dépaysement, dépassez les préjugés… et découvrez un autre cinéma vraiment intéressant.


    votre commentaire
  • Le printemps du cinéma 2016 m’aura permis de découvrir une petite pépite venue du nord. Lettres à Jacob est une merveille du genre qui allie la simplicité ultime à une profondeur d’âme immense. Lumineux !

    affiche lettres au père jacob

    Condamnée à perpétuité pour meurtre, Leila est mystérieusement libérée après seulement douze ans. Envoyée auprès d’un vieux pasteur luthérien aveugle et isolé pour être sa nouvelle assistante, elle devra répondre à l’abondant courrier qu’il reçoit chaque jour.

    Avec Lettres à Jacob, le réalisateur finlandais Klaus Härö, nous prouve qu’au cinéma il est possible de faire parfois une œuvre d’art bouleversante avec presque rien. Une histoire simple, trois personnages loin des normes esthétiques habituelles, un décor hyper minimaliste, juste 75 minutes… des ingrédients qui pourraient vous donner envie de choisir l’autre salle… l’autre film… ou même encore de rester chez soi un dimanche après-midi de mars. Et pourtant !

    lecture des lettres au père jacob

    Une force spirituelle étonnante émane de chaque instant qui s’écoule lentement. Dans cet exercice d’apprivoisement mutuel remplit de silences, de regards et d’aveuglement, se tisse une réflexion profonde sur des questions fondamentales de l’humain : les apparences, le poids du passé, la culpabilité, le pardon, l’espérance et la désespérance, la fragilité de la vie, la solitude et bien sûr la foi. On se sent porté par un souffle, une respiration. Sans doute celle véhiculée par les innombrables prières de pasteur Jacob pour toutes celles et ceux qui se confient à lui, tant concernant le plus grave comme ce qui pourrait sembler le plus insignifiant. Il y a d’ailleurs là une leçon qui nous est donnée : Tout est important et tout compte pour l’homme de Dieu et vraisemblablement pour Dieu lui-même. Et c’est là qu’apparaît précisément la puissance de ce qui est à la fois la colonne vertébrale, mais aussi la sève vivifiante. Je parle là de la grâce. Une grâce divine qui se transmet par la faiblesse de l’homme qui doute et pourtant croit. Une grâce contagieuse qui touche même l’incrédule qui voudrait fuir. Une grâce offerte même à celle qui n’en voulait pas !

    Si Lettre à Jacob se construit dans la modestie (pourrait-on dire une forme d’austérité protestante ?) il n’en demeure pas moins que le film est magnifiquement mis en lumière par le réalisateur qui nous offre une superbe photographie souvent en clair obscur et fait de quelques rugueux mais lumineux paysage finlandais. La réalisation est simple mais soignée avec des cadrages précis et efficaces. Enfin la justesse des trois acteurs apporte une authenticité redoutable qui renforce l’effet émotionnel de ce récit initiatique.

    Dans l'église

    Inondé par la grâce surabondante qui se déverse, on ressort enfin de la salle obscure éclairé de l’intérieur et avec une profonde envie de dire à tous : Ne vous en privez pas… c’est gravement bon !


    votre commentaire
  • Tout fraîchement oscarisé pour le meilleur premier rôle féminin, Room sort aujourd’hui sur les écrans français. Un film bouleversant est directement inspiré de deux histoires vraies sordides de femmes séquestrées, complètement coupées du monde, pendant des années et ayant enfanté pendant leur supplice.

    affiche room

    La première grande et belle idée de cette histoire est de nous faire avancer au travers de la narration du petit Jack, cet enfant qui fête ses cinq ans avec sa maman, dans ces quelques mètres carrés qui forment l’unique univers qu’il connaît. Une vraie tendresse et naïveté troublante se dégagent naturellement de cet enfant. Et à cela s’ajoute un parti pris de ne pas faire de sensationnalisme, de ne pas aborder le fait divers sous forme d’enquête policière à rebondissements, d’ignorer presque le tortionnaire avec grande habilité scénaristique. C’est un quotidien simple et terrible à la fois qui nous permet de découvrir la situation et de nous laisser tranquillement émouvoir, sans besoin de surcharger grossièrement.

    La deuxième qualité du film est la construction en deux temps. Sans trop dévoiler de choses, on peut parler d’un avant et d’un après… Deux actes d’une heure chacun qui nous font entrer plus encore dans la psychologie des personnages. Le monde s’élargit, devient presque infini. Mais qu’en est-il de l’enfermement vécu, de la capacité à se libérer, de vivre une forme de résilience ? Des moments extrêmement poignants nous sont alors offerts. Un repas familial où le grand père ne peut regarder son petit-fils… un retour dans la pièce… la bêtise d’une journaliste et ses conséquences… une conversation téléphonique entre la mère et son fils… 

    Room

    Tout est réglé à merveille par le réalisateur Lenny Abrahamson, tant dans la manière de filmer ou d’utiliser sobrement la musique, pour laisser plus qu’une performance d’acteurs éclater devant nos yeux à la fois émerveillés, touchés et parfois mouillés. Une performance d’acteurs au pluriel car si la jeune comédienne de 26 ans, Brie Larson (déjà repérée et primée pour son rôle de directrice d’un centre pour adolescents en difficulté dans « States of Grace » il y a trois ans) est absolument prodigieuse - ce qui lui a valu la statuette hollywoodienne tant convoitée - c’est encore plus le jeune Jacob Tremblay, âgé de 8 ans au moment du tournage, qui émerveille de justesse et d’intensité. Ce duo brille d’une force d’incarnation étonnante qui finalement nous cloue dans notre fauteuil et nous remue les trippes puissamment.

    Enfin, il y a des films qui déclenchent des émotions et puis qu’on oublie vite aussi… Room n’en fait pas partie. L’effet est là mais il se prolonge, il s’intensifie, il nous fait réfléchir. Au-delà de l’histoire même, beaucoup de sujets sont abordés discrètement et apparaissent petit à petit ou ressurgissent en y pensant… des questionnements sur l’être humain, la famille, la complexité de notre monde, de nos relations, sur la force de l’espérance ou sur nos enfermements, nos prisons mentales.

    Alors courez-y, laissez-vous enfermer… et croyez moi, vous en sortirez plus libre encore !


    votre commentaire
  • Éperdument est une adaptation de Défense d’aimer (Presses de la Cité, 2012), de Florent Gonçalves, dans lequel cet ancien directeur de prison racontait ses amours avec une détenue, qui avait été utilisée comme « appât » dans l’affaire du « gang des barbares ».

    EPERDUMENT

    Le réalisateur Pierre Godeau a décidé d’adapter cette passion impossible au cinéma, en supprimant toute allusion à  à ce fait divers sordide. Il choisit de ne se concentrer que sur la passion amoureuse qui se développe entre les deux protagonistes interprétés avec brio et sensualité par Guillaume Gallienne et Adèle Exarchopoulos. Peu nombreux auraient sans doute été ceux à parier sur ce duo, mais pourtant le choix est remarquable et fonctionne à merveille. C’est d’ailleurs la grande réussite du film qui donne force à l’histoire qui, finalement, en ne se fixant que sur la passion, n’est pas tellement fournie.

    Au-delà de la performance d’acteurs, deux autres points positifs m’on permis de passer un très bon moment. Tout d’abord c’est la qualité du travail effectuée pour rendre la réalité du l’univers carcéral féminin. J’y vois une grande justesse qui pourrait nous donner parfois l’impression d’être dans un documentaire en immersion. Et si parfois certaines lourdeurs peuvent néanmoins apparaître, l’ensemble reste très cohérent. Et enfin c’est la thématique en elle-même qui accroche. Ce questionnement sur la folie d’une passion amoureuse qui peut amener cet homme à tout perdre, à agir avec une folie furieuse (du moins pour le regard extérieur), sur le basculement d’une vie par amour, l’auto-destruction qui peut en découler… la complexité des rapports amoureux, l’interrogation sur le jeu entre manipulation et séduction… le sens de la famille et sa fragilité. Des sujets finalement à la fois très classiques et tellement compliqués, en tout cas universels mais qui dans le contexte si particulier de cette histoire prennent une tournure intéressante et touchante.

     

     


    votre commentaire
  • Si, il y a moins d’un an, le réalisateur Alejandro González Inárritu m’avait scotché avec un « Birdman » resplendissant, que dire alors aujourd’hui avec sa dernière création « The Revenant » ?… Attention : chef d’œuvre à dimension spirituelle ! 

    THE REVENANT AFFICHE

    Ce film est une libre adaptation du roman du même nom de l'écrivain Michael Punke, qui se centre sur l’histoire vraie, au début du 19e siècle, de Hugh Glass, éclaireur d'un groupe de trappeurs traqués par des Indiens. Il fait une très mauvaise rencontre qui va le laisser pour mort. Trahi par l'un de ses coéquipiers, Glass va, agonisant, s'accrocher aux seuls fils qui le maintiennent en vie, son amour pour sa femme et son enfant, et sa vengeance pour pouvoir entreprendre un voyage de plus de 300 km dans un environnement hostile, sur la piste de celui qui l’a trahi. Sa soif de vengeance va se transformer en une lutte héroïque pour braver tous les obstacles, revenir chez lui et trouver la rédemption.

    On peut être légitimement perplexe face à une surabondance outrancière d’éloges et de publicité lors de la sortie d’un blockbuster américain. À quelle sauce va-t-on encore être mangé ? Avec The Revenant, cet à-priori n’a tenu que quelques secondes, pour s’évaporer telle l’haleine froide du trappeur venant embuer la caméra, tant l’immersion dans l’aventure est rapide est puissante. Extrême, brutal et pourtant immensément beau… ces qualificatifs me semblent à la fois évidents et pourtant insuffisants. Inárritu nous plonge en effet au cœur d’une odyssée sauvage, une sorte d’expérience inouïe où tous les sens sont bouleversés, où le spectateur est pris aux tripes du début à la fin.

    THE REVENANT

    Pas de réels répits en fait, même si de longs moments de quiétude apparente nous sont offerts, mais chaque scène, chaque plan est d’une beauté picturale unique à couper le souffle. Cette dualité entre bestialité, combat, souffrance, hostilité d’un côté et perfection, calme, immensité d’une nature éblouissante de l’autre est un fondement de cette histoire. Même la tranquillité devient inquiétante finalement. Le tout magnifié techniquement par une exceptionnelle photographie, signée Emmanuel Lubezki , le chef-operateur à qui l’on doit notamment Birdman et Gravity, qui a fait le choix osé mais remarquable dans le contexte de l’histoire de ne recourir qu'à la lumière naturelle pour travailler. Cette traversée de l'enfer que vit Hugh Glass dans un décor de rêve se transforme au fil du temps en un regard sur la solitude, ainsi que sur l’endurance physique et psychologique de l’Homme. « Bats-toi jusqu'à ton dernier souffle... » « Respire, respire… » Ces mots émergent de la dévastation et deviennent un hymne à la vie.

    THE REVENANT : UNE ODYSÉE SAUVAGE ET SALVATRICE

    Alejandro González Inárritu y ajoute cependant une puissante force spirituelle, venue transcender le motif de la vengeance et de l’amour. Sur sa route, dans son combat qu’il soit d’ailleurs intérieur ou extérieur, le divin s’immisce fait de rêves, de souvenirs, de rencontres. Il le ressuscite, le porte, l’apaise, le transforme… Et Inárritu semble s’en délecter en jouant avec la caméra et incorporant des plans allégoriques faits de grand angle, de contre plongée, à la Terrence Malick, pour amplifier la dimension spirituelle. En utilisant d’ailleurs le verbe ressusciter je pointe sans doute là une réelle thématique de The revenant. L’homme qui reprend vie, quittant la tombe qu’on lui a creusée, en s’enveloppant ensuite dans la peau et le corps de la bête morte et dépecée puis renaissant à nouveau. L’homme qui guérit de ses blessures en rêvant aux ruines d’une église où l’image d’un Christ crucifié rappelle les blessures de la Passion si ressemblantes à celles qui marquent son corps.

    Enfin, impossible de ne pas évoquer les performances d’acteurs, et en particulier celle de Leonard DiCaprio et Tom Hardy. Pour DiCaprio tout spécialement, ici tellement loin de l’image hollywoodienne, beau gosse, lisse et souriant qui lui colle parfois à sa peau, et saisissant dans la force de son visage, de son regard et de ses silences. Il se prête ainsi parfaitement au choix du réalisateur de coller au plus prêt de l’action. On perçoit aisément alors toute sa colère, sa rage, sa tristesse, sa souffrance.

    THE REVENANT DICAPRIO

    C’est vide et plein à la fois que je ressors finalement de cette séance, avec une profonde envie d’y retourner, de renouveler l’expérience cinématographique offerte. Et vous y inviter vous aussi, en ne manquant toutefois pas de mettre en garde les âmes les plus sensibles, l’interdiction au moins de 12 ans l’indiquant clairement (- de 17 non accompagnés même aux États-Unis). 


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique