• Audacieux... c’est sans doute le terme qui qualifie le mieux "Le Chant du Loup" qui arrive en salles ce 20 février. Un film français d’action et de suspense au casting 4 étoiles, première réalisation d’Antonin Baudry qui passe de la diplomatie au cinéma sur un long métrage qui ressemble plus à un défi ou un miracle qu’à un projet cinématographique classique.

     

    affiche Le chant du loup

     

    Synopsis : Un jeune homme a le don rare de reconnaître chaque son qu’il entend. A bord d’un sous-marin nucléaire français, tout repose sur lui, l’Oreille d’Or. Réputé infaillible, il commet pourtant une erreur qui met l’équipage en danger de mort. Il veut retrouver la confiance de ses camarades mais sa quête les entraîne dans une situation encore plus dramatique. Dans le monde de la dissuasion nucléaire et de la désinformation, ils se retrouvent tous pris au piège d’un engrenage incontrôlable. 

     

    Un film rare dans la typologie habituelle du cinéma français... car Le chant du loup a tout d’un Blockbuster hollywoodien, mais avec ce trait particulier d’aborder les personnages avec une humanité particulière et beaucoup de psychologie. Et justement ces héros de l’histoire (au double sens filmique et sociétal) sont fondamentaux dans le récit. Alors il fallait un casting 4 étoiles disais-je... François Civil, Omar Sy, Matthieu Kassovitz, Reda Kateb et Paula Beer se partagent ainsi l’affiche, et parviennent à se valoriser mutuellement. Ils excellent et insufflent cette humanité que j’évoquais, chacun à sa manière, à des personnages qui, il faut le reconnaître, par ce qu’ils représentent naturellement dans l’ordre militaire établi, pourraient en manquer terriblement.

     

    Coup de chapeau donc à Antonin Baudry, qui n’emprunte pas le chemin le plus facile pour réaliser un premier film. Étonnamment, rien dans son parcours ne semblait l’y prédestiner. Ce passage à la mise en scène ressemble en effet à un sacré défi pour ce diplomate et conseiller politique. Seul réelle incartade jusque-là le sortant de cet univers particulier et un peu obscur, l’écriture du scénario des deux tomes de la Bande Dessinée Quai d’Orsay (2010), se nourrissant de son expérience auprès de Dominique de Villepin, alors ministre des affaires étrangères. Puis, dans l’élan de ce scénario, la présidence d'un jury au 43ème festival international de la bande dessinée d’Angoulême, en 2016.

     

    le chant du loup

     

    Bon, parlons de l’histoire. Une histoire militaire au cœur de la marine française et des sous-marins nucléaires en particulier. Beaucoup de suspense avoir un scénario plutôt bien mené. On baigne (c’est le mot qui convient) dans un vrai jeu de stratégie, tel une bataille navale avec toute une tactique à mettre en place avant chaque décision. Il en ressort notamment un souci strict du moindre détail, qui rend l’histoire captivante. L’ambiance à l’intérieur de ces monstres de ferraille et de technologie est aussi remarquablement restituée avec la mise en relief de toute la promiscuité des lieux et la sensation d’étouffement qui s’y ajoute. 

     

    On pourra regretter les sous intrigues inutiles, romances superflues, sans doute voulues pour alléger le scénario mais, clairement, le film excelle dans le cœur de l’action, dans sa capacité à générer une vraie tension palpable. Il faut dire que le pari de faire que le héros soit un simple membre d’équipage est extrêmement payant. Un choix à contre courant de ce que l’on connaît habituellement dans les films du  genre comme « A la Poursuite d’Octobre Rouge » (John McTiernan, 1995), « Crimson Tide » (Tony Scott, 1995), ou encore « K19 » (2002), où le récit repose sur la figure charismatique et imposante du commandant. Ici, le héros s’appelle Chantraide (interprété par Francois Civil). C’est une « oreille d’or » comme on les appelle. Nom donné dans la marine nationale aux spécialistes de l’analyse acoustique qui embarquent à bord des sous-marins pour analyser et compléter les enregistrements du sonar. Et avec ce parti pris narratif, le son devient aussi l’élément fondamental de scénario. Quelle belle trouvaille quand on se situe sous l’océan et dans ce genre de navire où l'on sait que tout bruit prend une teneur différente par rapport à n’importe où ailleurs.

     

    le chant du loup

     

    Un film qui permet également d’aborder les relations humaines au prisme de la confiance, de la fraternité, confrontées aux doutes et aux remises en question que l’échec peut générer. Les enjeux de sacrifice et de devoirs sont aussi présents et donnent de l'épaisseur au scénario.

     

    Alors avec tout ça, comment hésiter encore, à moins de détester ce genre de cinéma. Avec un cocorico en prime, car c’est plutôt réjouissant de voir le cinéma français se hasarder dans ces horizons et de bien le faire, ce qui ne gâche rien. Alors que le chant du loup puisse, on l'espère, résonner agréablement dans les salles obscures et si possible, assez longtemps.

     


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  • "Un coup de maître" est une jolie comédie satirique argentine sur le monde de l'art issue de la patte des frères Duprat, Andrés au scénario et Gaston à la mise en scène, deux ans après "Un citoyen d'honneur" qui avait largement séduit (Mariano Cohn se consacrant, cette fois-ci, à la production). Le film a été présenté hors compétition à la dernière Mostra de Venise.

    un coup de maître affiche 

    Synopsis : Arturo est le propriétaire d’une galerie d’art à Buenos Aires, un homme charmant, sophistiqué mais sans scrupules. Il représente Renzo, un peintre loufoque et torturé qui traverse une petite baisse de régime. Leur relation est faite d’amour et de haine. Un jour, Renzo est victime d’un accident et perd la mémoire. Profitant de cette situation, Arturo élabore un plan osé pour les faire revenir sur le devant de la scène artistique. 

    Évoquons tout d'abord l'excellent duo de comédiens formé de Giullermo Francella (dans le rôle d'Arturo) et de Luis Brandoni (Renzo) qui nous régale dans leurs habilités à incarner ces deux "gueules" latines. On appréciera leurs multiples nuances qui collent à leurs personnages loufoques passant du cynisme à la tendresse ou encore d'une terrible mesquinerie à l'expression pleine de grâce de la générosité.

    Un coup de maître est aussi l'occasion de vivre une sympathique incursion dans le milieu de l’art contemporain argentin. Faut-il préciser qu'Andrés Duprat sait de quoi il parle ?... Lui qui, en plus d’œuvrer dans le cinéma, est aujourd'hui aussi directeur d’un célèbre musée national argentin. Une connaissance du milieu, qui lui permet de poser un regard incisif et caustique, maniant la critique avec beaucoup de finesse et d'intelligence. On observera un monde obscure dirigé avant tout par l’argent et où l'intégrité artistique n'est plus véritable l'enjeu premier, l’art devenant la victime d’un système cynique. C'est ainsi qu'"être ambitieux et égoïste sont les qualités qui font un bon artiste" dira Renzo, lui "qui compte les années à partir de la date de la naissance de Rembrandt, qui était un génie, et non du Christ, qui était un cinglé". Voilà voilà... 

    un coup de maître  un coup de maître

    L’histoire, racontée sous forme de flashback, reste d'une grande fluidité, en commençant avec une révélation choc sous la forme d'une voix off qui dit : "Je suis un assassin". La photo est également superbe, d'un esthétisme soigné tant dans les décors que dans les paysages, et en particulier ceux du final magistral nous offrant un petit voyage dans le nord-ouest de l’Argentine, dans la province de Jujuy.

    Un humour enlevé et adroit qui peut rappeler la grande époque des comédies italiennes, et prouvant par ailleurs que les argentins sont particulièrement bons dans cet exercice. C'est ainsi que l'émotion est bel et bien au rendez-vous, mais en restant avant tout un film drôle, qui accroche le spectateur du début à la fin, et sans discontinuer. Finalement, le titre le sied à merveille : Un coup de maître !

     

     

     

     


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  • Un nouvel objet cinématographique du réalisateur grec Yórgos Lánthimos est désormais forcément un événement pour les cinéphiles. Chouchou de la Croisette depuis dix ans, lorsque "Canine" a reçu le prix "Un Certain Regard, puis "The Lobster", le prix du Jury en 2015 et deux ans plus tard " Mise à mort du Cerf sacré", le prix du meilleur scénario, Lánthimos cultive un cinéma brillant, intelligent mais aussi déstabilisant, sombre, voire gentiment pervers. Un cinéaste qui ose et qui sort des sentiers battus du conventionnel. Avec "La favorite" sorti cette semaine, il ose doublement en s'attaquant à un genre que l'on n'imaginait pas dans sa filmographie, une reconstitution historique, mais toujours à sa façon, avec insolence, irrévérence et génie.

     

    La favorite affiche

    Synopsis : Début du XVIIIème siècle. L’Angleterre et la France sont en guerre. Toutefois, à la cour, la mode est aux courses de canards et à la dégustation d’ananas. La reine Anne, à la santé fragile et au caractère instable, occupe le trône tandis que son amie Lady Sarah gouverne le pays à sa place. Lorsqu’une nouvelle servante, Abigail Hill, arrive à la cour, Lady Sarah la prend sous son aile, pensant qu’elle pourrait être une alliée. Abigail va y voir l’opportunité de renouer avec ses racines aristocratiques. Alors que les enjeux politiques de la guerre absorbent Sarah, Abigail quant à elle parvient à gagner la confiance de la reine et devient sa nouvelle confidente. Cette amitié naissante donne à la jeune femme l’occasion de satisfaire ses ambitions, et elle ne laissera ni homme, ni femme, ni politique, ni même un lapin se mettre en travers de son chemin.

    Lánthimos porte pour la première fois à l'écran un scénario qu'il n'a pas écrit et, ce faisant, plonge le spectateur à l'époque du règne sans gloire d'Anne, toute première souveraine d'un nouveau pays nommé Grande-Bretagne, qui a siégé courtement sur le trône de 1702 à 1714. Affaiblie par dix-sept grossesses et presque autant de fausses couches (de ses quelques enfants nés vivants, un seul a survécu… jusqu’à 11 ans seulement), elle est morte sans descendance, signant la fin de la lignée des Stuart.

    la favorite  la favorite

    Ce qui semble avoir intéressé Yórgos Lánthimos, c’est le rapport au pouvoir. Et là, il est clair que rien n’a changé. On assiste à une lutte féroce entre deux femmes pour devenir LA favorite. À côté, les hommes en deviendraient presque grotesques. Eux promènent leur canard, quand tout en haut, les femmes se livrent une guerre sans merci. Le spectacle de leur rivalité est jubilatoire. Les réponses aux questions qui se posent alors sont complexes et nuancées, la psychologie des personnages étant loin d’être simpliste. Rien n’est binaire, rien n’est jamais manichéen... On réalise ici que les enjeux sont terriblement contemporains : il est question d’enfermement social et de condition féminine. L’histoire dépeint une société très rigide où, pour échapper à son statut, il faut faire preuve d’un individualisme forcené et d’une cruauté extrême. Les femmes sont considérées comme des biens que les pères peuvent à loisir parier au jeu. Mais les deux personnages principaux veulent changer la donne. On les voit faire du tir aux pigeons, séduire des hommes par intérêt et utiliser le sexe comme monnaie d’échange. Une modernité dans le traitement d’un personnage féminin d’époque qui ne paraît jamais factice, bien au contraire, en ne prenant jamais de pincettes et en osant le franc-parler, à la limite parfois de la "vulgarité" qui n'est ici point dérangeante, juste "bousculante". Car Lánthimos nous pousse irrémédiablement dans nos retranchements, nous force à étudier les travers de l’humain.

    L'autre grande force de La Favorite se situe dans un casting royal qui frise la perfection. Emma Stone, récente oscarisée pour La La Land, interprète brillament Abigail Hill, cette magnifique jeune femme aux dents longues, si paradoxale... capable de paraître empathique et machiavélique, ou en un instant déclencher la pitié puis la peur. Face à elle, Rachel Weisz incarne Lady Sarah, un personnage tout en classe et rigidité, semblable à un leader politique moderne. Et puis, naturellement, au centre de leurs attentions, il y a l'immense Olivia Colman qui devient récurrente chez Yórgos Lánthimos, puisqu'elle était déjà présente et magistrale dans The Lobster. La Élisabeth II de la saison 3 de The Crown ou encore l'inspectrice de Broadchurch compose une reine dont on découvre progressivement la complexité du caractère. À la fois autoritaire, instable, vindicative, malade, tendre et dépressive, Anne apparaît d’abord comme un personnage détestable, jusqu’à ce que sa fêlure se révèle, notamment dans une scène extraordinaire de confession face à des lapins qu’elle cajole en lieu et place de ses nourrissons morts. C’est évidemment à juste titre qu’Olivia Colman a déjà été récompensée pour ce rôle à Venise et aux Golden Globes et voit se dessiner un chemin royal pour recevoir l'Oscar de la meilleure actrice.

    la favorite

    Et puis, il y a la technique... Yórgos Lánthimos filme ici nombre de ses scènes en focale très large, ce qui donne au spectateur cette étonnante impression d’épier tout ce petit monde loufoque à la lorgnette. Son utilisation d’objectifs grand-angle distordent nécessairement les murs du palais et renforce également une certaine sensation d’emprisonnement et de folie extravagante. Cette technique symbolise le soin qu'il apporta à une mise en scène léchée, où tout fait sens, et où le souci du détail apporte au cadre une vraie dimension picturale qui sied à merveille à cet environnement baroque. Comme dans tout bon film, la musique n'est pas en reste. Lánthimos convoque de la musique savante classique, baroque ou contemporaine (George Frideric Handel, Luc Ferrari, Antonio Vivaldi, Anna Meredith, Johann Sebastian Bach) ainsi qu'une version au clavecin de la chanson d'Elton John "Skyline Pigeon", le tout accompagnant à la perfection le cinéaste dans son délire visuel.

    La Favorite, est un film puissant, cruel, un peu barré et surtout d’une intelligence rare. Une pure jubilation qui risque de dérouter nombre de spectateurs mais qui s'est, quand même, offerte dix nominations aux Oscars... rien que ça !


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  • C'est l'un des films les plus attendus de ce début d’année pour ceux qui suivent de près les sorties cinéma. Après le joli succès de Perfetti sconosciuti en 2016 (qui a donné un remake français, Le jeu, par Fred Cavayé), le réalisateur italien Paolo Genovese était en mesure de faire quelque chose d'audacieux et c'est précisément ce qu'il a fait, sortant de son chapeau un film ambitieux et métaphorique, dans lequel il laisse pour la première fois vraiment la comédie de côté. The Place (ou Café Roma) est un film de dialogue, un huis-clos conceptuel où le suspens règne en maître, qui pose au public une question unique mais fondamentale : jusqu'où iriez-vous pour obtenir ce que vous voulez ?

    THE PLACE affiche

    Synopsis : Un homme mystérieux, assis à la même table d’un café, reçoit la visite de dix hommes et femmes qui entrent et sortent à toute heure de la journée pour le rencontrer et se confier. Il a la réputation d’exaucer le vœu de chacun en échange d’un défi à relever. Tous se précipitent à sa rencontre. Jusqu’où iront-ils pour réaliser leurs désirs ?

    L'homme assis dans ce bar, jour et nuit, donne des tâches aux personnes qui se tournent vers lui pour obtenir l’objet de leurs désirs les plus forts, en signant avec eux un véritable contrat. Devenir plus belle, passer une nuit avec une star du porno, sauver un fils, retrouver la vue, retrouver Dieu, ne sont que quelques-uns des vœux que les différents personnages du film révèlent à l'homme assis toujours à la même table de ce café, au nom éclairé de rouge au-dessus de la vitrine : The place. "C'est faisable", répond-il en écrivant rapidement dans son grand agenda, rempli de notes dans chaque coin de chaque page. Mais il y a un prix à payer. Un prix très élevé dans certains cas : voler une grosse somme d'argent, mettre une bombe dans une pièce, violer une femme... Les règles sont simples : vous faites ce qu'on vous dit et vous obtenez ce que vous voulez. Si vous ne le faites pas, votre souhait restera un rêve. Aucune règle ne peut être changée, quelles que soient les circonstances, aussi dure, inhumaine et affreuse qu'elle puisse être. Il leur appartiendra donc de décider d'accepter ou non le deal. Chaque histoire est la pièce d’un puzzle qui se met en place au fil des dialogues. Et chaque nouvelle pièce donne au spectateur une vue plus globale sur l’ensemble et l’éclaire sur le rôle de l’homme dans le bar.

    THE PLACE face à face

    Le film de Genovese est une adaptation d’une série télévisée américaine de 2010, The Booth at the End. Si le film se cantonne quasiment exclusivement à l’intérieur du café (hormis quelques plans de coupe qui ne vont pas plus loin que montrer la devanture de la boutique et l’entrée des clients), le réalisateur fait varier les plans le plus possible, en filmant les acteurs sous tous les angles. Genovese confirme ici qu'il est un metteur en scène courageux à la recherche de nouveaux territoires, et comme dans Perfetti sconosciuti, il pousse le public à questionner les choses, nous renvoyant chez nous avec un dilemme en tête : que ferais-je moi-même dans leurs situations ? La réussite du film réside alors dans sa narration : le choix unique de se cantonner aux face-à-face entre l’homme mystérieux et les différents protagonistes. Les acteurs sont par là même remarquables puisqu’ils arrivent à faire vivre l’histoire alors même que le décor ne change pas. Il faut remarquer à ce titre l’interprétation de Valerio Mastandrea qui incarne avec brio l’homme mystérieux. Cette unicité de lieu met d’ailleurs en exergue toute la tension qui repose uniquement sur la suggestion plutôt que sur la démonstration. Voir les personnages raconter les détails de leurs missions ainsi que leurs hésitations a d’autant plus d’impact que si le réalisateur avait choisi de déplacer l’action en dehors du restaurant. Il n’y a rien de plus angoissant que l’imagination...

    The Place est ce que l’on appelle un film choral richement soutenu par une belle brochette d’interprètes. Parmi les vedettes figurent Marco Giallini, Alba Rohrwacher, Rocco Papaleo, Vittoria Puccini, Vinicio Marchioni, Alessandro Borghi, Silvio Muccino, Silvia d'Amico, Giulia Lazzarini, avec la superbe Sabrina Ferilli comme serveuse du bar, qui, lorsque les portes du café ferment et le nettoyage commence, cherche à comprendre qui est vraiment l'homme mystérieux qui semble trouver ses réponses dans le livre qu’il tient ? Très vite on se pose mille et une questions : est-il envoyé par le diable ou l’est-il plus simplement ? Est-ce au contraire Dieu venu pour tester les humains ? Est-ce un ange ? Plus simplement peut-être une représentation de notre conscience ou du regard de l’autre ? Nos hypothèses ne peuvent sans doute que puiser dans le mystique tant cet homme est étonnant. Inutile de mentionner que ceux qui tiennent leur gage voient leur rêve se réaliser… Une chose est sûre puisqu’elle vient de la bouche même de l’intéressé, cet homme "nourrit les monstres" qui se présentent devant lui ou se cachent plutôt à l’intérieur de ceux qui sont là, assis à la table du bar. Car The Place révèle et bouscule clairement les ''âmes noires'' qui vivent – peut-être – tapies en chacun de nous. Cette réplique, aussi puissante que troublante, résume à elle seule la série : un petit bijou scénaristique qui met en scène le visage le plus triste de l’humanité tout en distillant par ci par là des petits interstices d’espoir qui tend à faire penser que des gens bons subsistent encore dans ce monde.

    THE PLACE

    THE PLACE 

    En effet, si le sujet semble difficile, inquiétant sur le papier, l'histoire elle-même est absolument remarquable, délicieuse et finalement assez réconfortante. Elle provoque en tout cas de profondes interrogations et offre, sans doute, la possibilité de commencer à s'aimer soi-même, à apprécier qui l'on est et à expliquer pourquoi aucune étape n'est nécessairement nécessaire pour paraître spéciale alors que nous le sommes tous déjà à notre façon. Dans ce film, chaque personnage est confronté à sa peur, à sa plus grande menace et est capable d'identifier en lui des qualités comme la dignité humaine, la compassion, l’acceptation, la patience, le sens de la famille ou de l’amour plus largement...

    Un vrai coup de cœur, que je vous recommande très chaleureusement !


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  • Quand l’écriture de James Baldwin rencontre la sensibilité et la mise en image de Barry Jenkins on peut clairement atteindre des sommets. « Si Beale Street pouvait parler » ne déçoit pas... Mieux que ça, il atteint une certaine perfection rare. C’est ainsi qu’un grand roman devient, devant nos yeux attendris, un grand film ! Et ce peut bijou sort ce mercredi 30 janvier sur les écrans français.

    si Beale Street

    Harlem, dans les années 70. Tish et Fonny s’aiment depuis toujours et envisagent de se marier. Alors qu’ils s’apprêtent à avoir un enfant, le jeune homme, victime d’une erreur judiciaire, est arrêté et incarcéré. Avec l’aide de sa famille, Tish s’engage dans un combat acharné pour prouver l’innocence de Fonny et le faire libérer… 

    Le réalisateur Barry Jenkins a commencé sa carrière il y a plus de dix ans maintenant. Mais c’est en 2016 qu’il est entré dans le club restreint des grands cinéastes américains avec le sacrement multiple de son chef d’œuvre Moonlight. Immense succès, et pas seulement d’estime, en Europe, mais également aux États-Unis, ce film éblouissait par sa force du propos. Racisme et sexisme au cœur d’un scénario finement ciselé porté notamment par la grande délicatesse avec laquelle était mise en scène cette violence sociale. Un combat pour l’égalité, la liberté, le respect de chacun qui prenait la forme d’une poésie cinématographique. Avec l’adaptation du roman de James Baldwin, Si Beale Street pouvait parler, Jenkins double la mise et va encore plus loin avec un film, sans doute, plus abouti et plus poignant. L’hyper sensibilité du réalisateur américain est à son apogée et vient percuter le spectateur. Car, là encore, on est face à de la poésie visuelle renforcée par des parties narratives régulières qui viennent comme un slam, dans la voix douce et franche à la fois de Tish (le personnage principal de l’histoire), rythmer comme un refrain le déroulement de l’histoire. Ici, chaque plan, chaque séquence va être l’occasion de faire transparaître une émotion.

    Les deux jeunes amoureux sont filmés en gros plan, comme si le monde ralentissait quand ils se regardaient. Nous les étudions, centrés dans l'œil de la caméra, captés par leurs yeux pleins d'émotions qu'apportent le premier amour. Leurs expressions dans l’attente de parler, prenant plaisir au silence... Bref, nous nous perdons en eux, comme ils se perdent l'un dans l'autre. Mais, au fur et à mesure que l’histoire avance et recule dans sa chronologie, il devient rapidement clair que nous ne sommes pas dans une romance idyllique. Dans le début des années 1970 à Harlem, Fonny, un artiste, a été emprisonné pour un crime qu'il n'a pas commis. Tish, enceinte de leur bébé, vit avec sa famille pendant qu'elle attend et travaille en vue de sa libération espérée.

    BEALE STREET... BIJOU D'ÉMOTIONS

    Douleurs, souffrances, injustice... Mais Jenkins laisse néanmoins l'histoire se dérouler lentement et patiemment, donnant à ses acteurs l'espace pour raconter leurs propres histoires tout en tranquillité. On découvre les familles, les amis, des moments heureux, des moments d’épreuves... Des histoires qui remplissent l'écran de beauté : un parapluie rouge un jour de gris humide ; la fumée de cigarette formant une sculpture autour de Fonny alors que lui-même est en train de sculpter ; la chaleur de la maison familiale de Tish ; la musique parfumant l'air... On assiste ainsi, par exemple, à une scène dantesque qui restera dans les mémoires : Les parents de Tish invitent la famille de Fonny pour qu'ils puissent partager la nouvelle de la grossesse de Tish, alors que Fonny est derrière les barreaux... L’occasion de découvrir la mère de Fonny et ses sœurs marquées par un obscurantisme religieux révoltant. La spiritualité est d’ailleurs un enjeu de l’histoire... avec deux approches, deux conceptions qui se confrontent. Étroitesse dogmatique et jugements tranchants d’un côté et espérance ‘priante’, ‘doutante’ mais persévérante de l’autre. On retrouve là, la marque de James Baldwin et de son histoire personnelle, tantôt prédicateur pentecôtiste puis critique sévère mais toujours marqué par une foi certaine.

    Tish et sa mère

    La ligne du temps non linéaire renforce en fait le punch émotionnel de l'histoire, car il y a des moments où nous en savons plus que les personnages n'en savent eux-mêmes, et notre cœur se brise pour eux parce que nous savons que leur joie et leur optimisme ne dureront pas longtemps. Il faut aussi évoquer la sublime partition de Nicholas Britell qui enrobe le film dans des sommets de lyrisme insoupçonnables et inattendus. Entre jazz et cordes classiques, cuivres et claviers, la musique joue son rôle à la perfection, ni trop présente, ni jamais totalement absente, les silences intégrant la partition comme il se doit.

    Si Beale Street pouvait parler est assurément un film sur l'injustice, le racisme, sur la patience et la colère. On y parle de beauté et de désespoir - mais, en fin de compte, c'est l'amour par-dessus-tout qui est le vrai héro de l’histoire. « Souviens-toi, dit Sharon à sa fille Tish. C'est l'amour qui t'a amené ici. » Et c'est ce qu'on voit dans chaque image de ce film, qui brille de mille feux.


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