• Une affaire de famille, septième film présenté à Cannes pour Hirokazu Kore-Eda qui a déjà reçu le Prix du Jury en 2013 pour son magnifique Tel père, tel fils. Comme le titre l’indique clairement, c’est l’univers de la famille qui est bel et bien toujours là, thématique fétiche du réalisateur japonais qu’il travaille à merveille. Sept disais-je… Toucherait-on alors à une forme de perfection ?

    UNE AFFAIRE DE FAMILLE AFFICHE

    Au retour d’une nouvelle expédition de vol à l’étalage, Osamu et son fils recueillent dans la rue une petite fille qui semble livrée à elle-même. D’abord réticente à l’idée d’abriter l’enfant pour la nuit, la femme d’Osamu accepte de s’occuper d’elle lorsqu‘elle comprend que ses parents la maltraitent. En dépit de leur pauvreté, survivant de petites rapines qui complètent leurs maigres salaires, les membres de cette famille semblent vivre heureux – jusqu’à ce qu’un incident révèle brutalement leurs plus terribles secrets…

    La famille donc au cœur de cette histoire, mais celle-là est carrément hors norme à tout point de vue et se découvre progressivement à nous et jusque à la presque fin du film.

    Cette famille pas comme les autres est regardée avec empathie et paradoxalement comme une famille normale et heureuse. Toutes les conceptions plus au moins traditionnelles sont balayées, mains non pour les discréditer ou les critiquer mais surtout pour aboutir à des questionnements profonds sur ce qui nous fait être famille, sur ce qui nous rend parents, sur ce qui établi des liens, les solidifie et parfois les brise. Alors tout cela, évidemment, à la manière de l’élégant Hirokazu Kore-Eda. Pas de réponses toutes faites, de leçons données, mais le choix de la patience, de la précision, de la retenue et surtout de l’émotion qui se développe dans une approche poétique délicieuse. Ici, même la pauvreté, la souffrance et l’amoralité peuvent paraître belles sous le regard du maître japonais, mais sans complaisance aisée, avec grâce et tendresse.

    UNE AFFAIRE DE FAMILLE

    Délicieux… Et bien Une histoire de famille est justement aussi un film gourmand. La métaphore de la nourriture, ultra présente (on a parfois l’impression que manger est le socle de la construction familiale dans cette histoire), nous parle d’une certaine jouissance de l’existence, du désir de vivre quelques soient les raisons et les situations. Oui, on a le sentiment que le bonheur déborde de partout et de chaque image, même, encore une fois, au cœur d’expériences faites de douleurs, d’amertumes et d’abandon, mais finalement pleines d’amour. Un amour qui se questionne là-encore avec Kore-Eda. Il nous en présente des facettes étonnantes pleines de déséquilibres, de complexités, qui peuvent même vraisemblablement nous mettre aussi mal à l’aise mais qui pourtant bouleversent le spectateur, sans doute à cause de cette puissance qui ne se trouve que précisément dans l’amour.

    Une histoire de famille, c’est l’histoire d’hommes et de femmes tous différents et liés à la fois. Et comme à son habitude, le cinéaste parvient parfaitement à s’attacher à ses personnages incarnés et dirigés merveilleusement. Un équilibre permanant entre proximité et distance. Avec une place de premier choix donnés aux enfants prouvant encore une fois que Kore-Eda sait les filmer comme nul autre. 

    UNE AFFAIRE DE FAMILLE

    Que dire de plus ? Attendre le palmarès bien évidemment en espérant… et surtout, guetter la date de sortie, qui n’est pas encore annoncée pour se dépêcher d’aller le voir et se faire du bien. 


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  • Né en 1970, Thomas Schüpbach a effectué ses études de théologie protestante aux universités de Bâle et de Vienne, avec l’éthique comme matière principale. Passionné de cinéma, il initia de nombreux jeunes à cet art et à sa lecture. Depuis 1998, il est pasteur dans l’Église réformée en Suisse alémanique et a suivi plusieurs sessions de formations continues cinématographiques à Locarno, Francfort, Lübeck et en Islande. Membre de jurys protestants ou œcuméniques dans plusieurs festivals, il a créé un forum de formation pour adultes, incluant régulièrement des projections et des débats de films.

    PORTRAIT THOMAS SCHÜPBACH

    Comment abordez-vous ce Jury œcuménique à Cannes ? Quelles sont vos envies, espérances ?

    Je suis très impatient de profiter de l'ambiance de ce festival unique, de voir le programme prometteur et de travailler avec mes collègues du Jury. Je m'attends à voir des films intéressants et à avoir de bonnes discussions au sein de notre équipe.

    Comment le cinéma est entré dans votre vie ?

    Le fantastique "Le livre de la Jungle" de Walt Disney a été le premier film que j'ai vu dans un cinéma. Plus tard, pendant mes études de théologie, j'ai travaillé périodiquement dans un cinéma orienté vers la jeunesse où j'étais co-responsable du programme, de l'organisation et de la discussion. Depuis, j'ai suivi à plusieurs reprises des formations au travers des séminaires sur le cinéma à Locarno, Francfort, Lübeck et en Islande.

    Quels sont les 3 films majeurs pour vous personnellement ?

    "Brazil" de Terry Gilliam en 1985. J'ai vu ce film tellement de fois et je découvre encore de nouveaux détails. L'histoire me touche et je suis profondément impressionné par la musique et les images irrésistibles.

    "Le tout nouveau testament" de Jaco Van Dormael en 2015. Superbe, drôle, intelligent - et en même temps si émouvant : la petite fille de Dieu cherchant de nouveaux apôtres et donnant de l'espoir aux gens.

    "Still Life" d'Uberto Pasolini en 2013. Un drame sur la fin de la vie, sur la valeur de la vie, et toujours et surtout… sur l'amour.

    De même, avez-vous un(e) réalisateur(rice) « coup de cœur » ?

    J'admire les œuvres de Krzysztof Kieślowski. Outre sa grande qualité artistique et les différents thèmes qu'il aborde, je suis particulièrement touché par l'esprit particulier qu'il crée dans ses films - surtout dans "Le Décalogue" et "Trois couleurs - bleu, blanc, rouge".

    Qu’est-ce que, pour vous, un bon film ?

    Pour moi, il n'y a pas de mauvais films; alors, en fait, j'essaie de comprendre chaque film et de découvrir ses trésors. Il n’existe alors que des bons films pour moi et je qualifierais un film de « très bon film » lorsque son histoire peut toucher mon cœur et me faire réfléchir longtemps.

    PORTRAIT THOMAS SCHÜPBACH   PORTRAIT THOMAS SCHÜPBACH

    De quelle façon abordez-vous la question « spirituelle » ou « chrétienne » dans votre rapport au cinéma ?

    Dans mon ministère de pasteur dans les paroisses protestantes, j'utilise souvent le cinéma : les films soutiennent des leçons de cathéchisme, des cours avec des adultes mais aussi mes services de culte. Même si un film n'a pas un sujet ou un thème religieux dédié, il peut contenir et transmettre des motifs spirituels et chrétiens et avoir des valeurs éthiques. L'un des principaux sujets et tâches du Jury œcuménique est justement de le souligner. 

    Autre chose à ajouter ?

    Il est dangereux de proposer cela à un pasteur : il pourrait commencer un long sermon... Ce que je ne ferai pas J mais juste courtement ajouter que Dieu nous encourage à ne pas abandonner quand nous devons faire face à des difficultés dans notre vie. En plus de l'Évangile, il y a aussi beaucoup de films qui reflètent la vie et donnent de nouvelles perspectives aux gens. C'est pourquoi j'aime combiner ma foi avec le cinéma.

    PORTRAIT THOMAS SCHÜPBACH


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  • Ce dimanche cannois commençait, pour la presse, avec la projection du nouveau film de l’iranien Jafar Panahi « Trois visages ». Le réalisateur hélas absent du Festival car, toujours et encore, assigné à résidence.

    TROIS VISAGES

     

    Une célèbre actrice iranienne reçoit la troublante vidéo d’une jeune fille implorant son aide pour échapper à sa famille conservatrice... Elle demande alors à son ami, le réalisateur Jafar Panahi, de l’aider à comprendre s’il s’agit d’une manipulation. Ensemble, ils prennent la route en direction du village de la jeune fille dans les montagnes reculées du Nord-Ouest où les traditions ancestrales continuent de dicter la vie locale. 

     

    Absent mais auréolé de reconnaissance et de prix... Caméra d’or à Cannes pour Le Ballon blanc (1995), Lion d’or à Venise pour Le Cercle (2000), prix Un certain regard à Cannes pour Sang et or (2003), Ours d’argent à Berlin pour Hors Jeu (2006), Ours d’or pour Taxi Téhéran (2015)… Une capacité rare chez lui, et avec des moyens limités voire minimalistes, de filmer les maux de la société iranienne, de jouer avec les différents niveaux de lecture d’un film, tout en utilisant l’humour et une forme d’insolence libérée et malicieuse.

     

    TROIS VISAGES

    Avec Trois visages, le cinéaste se mets une fois encore en scène et là, dans son propre rôle, conférant ainsi à cette fiction une certaine dimension documentaire, amplifiée par cette figuration de la claustration du metteur en scène, qui navigue depuis ses quatre derniers films entre appartement et voiture. Pour Trois visages, c'est la voiture qui devient le fil conducteur mais utilisée ici pour un voyage dans les régions turcophones et montagneuses du Nord-Ouest iranien.

     

    Une histoire comme une quête de vérité assez loufoque et tragique à la fois... tragique non dans la façon de nous transmettre les choses mais, bien évidemment, dans la situation décrite de cette situation répressive de ce village où faire des études devient un déshonneur, où des actrices deviennent diabolisées par leurs compatriotes et où des superstitions anciennes restent ancrées et vivantes comme celle d'un avenir qui se joue dans le lieu où sera enterré un prépuce...

     

    TROIS VISAGES

    À noter la place omniprésente de la mort comme le visage premier de l’histoire et ce combat d’une jeune fille qui voudrait, coûte que coûte, vivre sa vie en jouant la mort dans une société tristement passionnée justement par la mort au point, par exemple, pour une vieille dame de tester la tombe dans laquelle elle sera prochainement enterrée...

     

    Si techniquement, Jafar Panahi fait évidemment dans la sobriété, il n'en demeure pas moins que le résultat est là aussi réussi. Quel bonheur, par exemple, que cette sublime scène dans la nuit ou dans le lointain ces femmes dansent à l'intérieur de la maison de la saltimbanque d'une époque révolue... et tout cela vu comme des ombres chinoises au travers d'une fenêtre éclairée. 

     

    Simplicité, beauté, bienveillance, sourires... et de l’émotion avec ces Trois visages qui montrent que le minimalisme peut faire mouche et devenir grand.


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  • Richard Leonard est Jésuite, diplômé en arts de l’éducation et en théologie. Il a obtenu un doctorat en études du cinéma à l’Université de Melbourne. Il dirige l'"Australian Catholic Office for Film & Broadcasting". Il enseigne régulièrement à l’Université catholique de Melbourne et a été chercheur invité à la School of Theatre, Film et Television de l’Université de Los Angeles, ainsi que professeur invité à l’Université grégorienne pontificale à Rome. Membre de nombreux jurys dans les festivals (Venise, Berlin, Varsovie, Hong Kong, Montréal, Brisbane et Melbourne) et auteur de plusieurs livres sur le cinéma et la foi.

    PORTRAIT RICHARD LEONARD


    Comment abordez-vous ce Jury œcuménique à Cannes ? Quelles sont vos envies, espérances ?
    C'est ma septième expérience dans un Jury œcuménique, mais c'est ma première à Cannes. Mes expériences précédentes à Berlin, Venise, Montréal, Varsovie, Brisbane et Melbourne me rassurent. Le rassemblement de professionnels du cinéma pour regarder le travail de certains des meilleurs réalisateurs du monde est à la fois passionnant et agréable. Je me suis fait de bons amis en siégeant à des jurys et j'ai toujours trouvé que les idées et les connaissances cinématographiques de mes collègues étaient aussi très profitables. Je pense que nous verrons d'excellents films du monde entier qui me mettront au défi, et certains nous inspireront. J'espère qu'un film de haute qualité artistique émergera, avec des valeurs humaines positives, qui peuvent être lues à la lumière du message de l'Évangile.
     
    Comment le cinéma a pris de l’importance dans votre vie ?
    En plus d'être déjà un spectateur enthousiaste, le cinéma est entré plus précisément dans ma vie en 1995 lorsque mon supérieur provincial jésuite m'a demandé d'entreprendre des études dans les médias visuels. J'ai fait le cours de troisième cycle à la London Film School, à Covent Garden, en 1996/1997. Plus tard, on m'a demandé d'entreprendre un doctorat en études cinématographiques avec le professeur Barbara Creed à l'Université de Melbourne. Dans la dernière année de mes études de doctorat, j'étais invité comme chercheur à l'École de théâtre, cinéma et télévision de l'UCLA avec le professeur Bob Rosen. Ma thèse a été publiée sous le titre Le regard mystique du cinéma : les films de Peter Weir (MUP). J'ai été nommé directeur de l'Australian Film Office en 1998 et j'ai enseigné le cinéma et la théologie et le cinéma australien à l'Université de Melbourne, l'Australian Catholic University. J'ai été pendant plusieurs années professeur invité à l'Université Grégorienne de Rome. J'ai aussi publié Movies That Matter : Lire l'objectif de la foi.
     
    Quels sont les 3 films majeurs pour vous personnellement ? (Et en quelques mots, pourquoi ?)
    Citizen Kaned'Orson Wells : c'était un cinéma révolutionnaire sur tant de niveaux narratifs et cinématographiques.
    Les films de Peter Weir : Picnic at Hanging Rock, Witness, Dead Poets Society etGallipoli, pour n'en nommer que quelques-uns, parce que j'ai passé tant d'heures agréables à examiner chaque image à bon escient.
    Of Gods and Mende Xavier Beauvois qui a remporté le Grand Prix à Cannes en 2010. Je pense que c'est l'un des films les plus intelligents jamais réalisés sur un sujet religieux.

    PORTRAIT RICHARD LEONARD


    De même, avez-vous un(e) réalisateur(rice) « coup de cœur » ?
    Florian Henckel von Donnersmack dans The Lives of Others (2006).
     
    Qu’est-ce que, pour vous, un bon film ?
    Tout genre de film qui met au défi le public de répondre aux demandes sociales et de justice du monde ou reflète la culture au public d'une manière qui peut être transformatrice, ou une histoire morale qui inspire le public à faire mieux, et être meilleur.
     
    De quelle façon abordez-vous la question « spirituelle » ou « chrétienne » dans votre rapport au cinéma ?
    Pour que j'apprécie un film à la lumière de l'Évangile, il ne doit pas nécessairement être religieux dans un langage, une focalisation ou un récit. Je parlerai plutôt de paraboles sur la condition humaine ou la situation du monde qui évoquent les meilleures réponses humaines et en particulier l'espoir et amour.
     
    Autre chose à ajouter ?
    J'espère que nous trouverons un film pour notre prix qui n'est peut-être pas forcément grand public, mais qui, grâce à notre prix, trouvera une plus grande distribution, un public plus large et une sensibilité accrue aux problèmes les plus importants de la famille humaine.

    PORTRAIT RICHARD LEONARD


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  • Diplômé de l'École supérieure de Commerce, cinéphile passionné, Alain Le Goanvic a créé plusieurs ciné-clubs et lancé en 2007, à Vitrolles (France), un festival "Cinéma et Aviation". Membre de Pro-Fil depuis 2000, il en a été le Président de 2010 à 2014, et demeure membre du comité de rédaction de Vu de Pro-Fil, et rédacteur sur le Site Pro-Fil et celui du Jury œcuménique du festival de Cannes. A été juré à Mannheim-Heidelberg en 2004 et 2014, membre du jury des "Très courts métrages" à La Rochelle et du Jury interreligieux au Festival Visions du Réel à Nyon en 2012.

    Alain Le Goanvic


    Comment abordez-vous ce Jury œcuménique à Cannes ? Quelles sont vos envies, espérances ?
    Je viens avec le plaisir de la découverte, car ce Jury très international va débattre de films d’une sélection très élaborée, comme chaque année. J’ai envie d’échanger et de confronter mes impressions et avis avec mes collègues, dans une ambiance ouverte au dialogue.
     
    Comment le cinéma est entré dans votre vie ?
    J’étais tout petit enfant quand mes parents m’ont mené au cinéma. Je me souviens de ma rencontre avec un monde magique, cet émerveillement premier ne m’a pas quitté.
     
    Quels sont les 3 films majeurs pour vous personnellement ? (Et en quelques mots, pourquoi ?)
    Le Mariusdes années 50 avec Raimu et Pierre Fresnay –
    L’année dernière à Marienbad(Alain Resnais)
    2001 Odyssée de l’espace(Kubrick) J’ai le souvenir d’un choc émotif et visuel, je n’en n’oublierai jamais les images, la musique, les sons.
     
    De même, avez-vous un(e) réalisateur(rice) « coup de cœur » ?
    Oui, bien que le choix soit difficile, je choisis Godard !

    Alain Le Goanvic Jury œcuménique

     
    Qu’est-ce que, pour vous, un bon film ?
    Un film qui, avec les moyens du cinéma : la technique des plans, des mouvements de caméra, le montage - est servi par le scénario (un récit, des dialogues solides) et évidemment par de bons acteurs.
     
    De quelle façon abordez-vous la question « spirituelle » ou « chrétienne » dans votre rapport au cinéma ?
    Il y a des films qui semblent habités par la Grâce qui nous montre un monde non pas « sans » Dieu mais « avec » Dieu. Il y a des films qui disent oui aux valeurs de solidarité et de souci de l’Autre. Je citerai Babel, Des hommes et des dieux, Eurêka,  secrets and lies…
     
    Autre chose à ajouter ?
    Merci d’avoir posé ces questions, car elles m’ont permis d’expliciter mes pensées.

    POIRTRAIT D'ALAIN LE GOANVIC


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