• Après avoir remporté le prix d’interprétation féminine à sa jeune héroïne Samal Yeslyamova qui jouait là dans son premier film, AYKA de Sergey Dvortsevoy sort enfin aujourd’hui en salles. Un film immensément dur psychologiquement mais terriblement touchant et humain, sur les possibles souffrances de la maternité dans un environnement rude et cruel.

     

    AYKA, affiche

    Ayka vient d'accoucher. Elle ne peut pas se permettre d'avoir un enfant.Elle n'a pas de travail, trop de dettes à rembourser, même pas une chambre à elle.Mais c'est compter sans la nature, qui reprendra ses droits.

     

    Il faut le reconnaitre, Ayka est terriblement oppressant mais tellement touchant à la fois.  Samal Yeslyamova y crève littéralement l’écran et nous prend aux tripes dans sa capacité à projeter sa souffrance physique et psychologique. Un film qui, par ailleurs, trouve de la grandeur et de la dignité dans un refus de l’enjolivement et du romanesque en prenant le risque de mettre le spectateur, avec brutalité, à l’épreuve de la laideur du monde et de la souffrance des démunis, dans un Moscou enneigé. 

     

    Le réalisateur Kazakh Sergey Dvortsevoy, qui avait été révélé en 2008 avec Tulpan, prix « Un Certain Regard »à Cannes cette année-là, choisi de traquer son personnage, caméra à l’épaule, scrutant sa détermination à s’en sortir. Doloriste bien évidemment, par la nature même du récit, Ayka narre ainsi un portrait de femme très proche de celui pensé par les frères Dardenne ou même à l’écriture de Zola. Dvortsevoy emprunte cinématographiquement parlant naturellement beaucoup aux Dardenne, en revisitant leur univers dans des lieux et des circonstances différentes. Style cru et austère, le monde est montré sans fard, sans fioritures. Le portrait d’une héroïne en souffrance se dévoile alors... Mais il brille au travers d’une épure volontaire du réalisateur, ne donnant que peu de clefs sur le passé de la jeune femme, et où seul demeurent quelques rares ellipses permettant ainsi d’éviter tout pathos. 

    AYKA, MÈRE COÛTE QUE COÛTE

    On est là, face à un long-métrage dénudé des artifices du cinéma, mais qui pourtant révèle une vraie proposition cinématographique aussi intense que passionnante. Par exemple, cette proposition de Dvortsevoy qui choisit d’encadrer métaphoriquement son histoire par deux plans qui se répondent – le premier ouvre le film et montre quatre nouveau-nés braillards sur un chariot de clinique, le second, juste avant l’épilogue, aligne quatre chiots en train de téter leur mère, dans le cabinet d’un vétérinaire. Chacun pourra y donner sens en fonction de sa lecture personnelle de l’histoire de cette femme. Mais, il est clair qu’il y a, derrière cette douleur constamment éclaboussant le regard du spectateur, de la grandeur d’âme, une vraie dignité dans ce refus de l’enjolivement et du romanesque, et la force de la résilience qui éblouit dans cette figure maternelle.

     

    Un film de survie et de révélation... un film coup de poing, radical qui trouve sens et qui démontre que de l’obscurité la plus épaisse peut révéler une forme d’éclat bienveillante et nécessaire. 

     

     


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  • Ma critique en vidéo disponible ici

     

    Plutôt discret ces dernières années, Roland Joffé, réalisateur notamment de ‘La déchirure’, ‘Mission’, ‘la cité de la joie’, ‘Les amants du Nouveau-Monde’ ou encore ‘Vatel’ revient ce 09/01 sur les écrans avec un superbe film à haute teneur humaniste et spirituelle. ‘Forgiven’ nous plonge en effet au cœur de la période post apartheid en Afrique du Sud, alors que l’archevêque anglican Desmond Tutu, interprété par Forest Whitaker, œuvre à panser les plaies et tenter de reconstruire la société sud-africaine dans l’unité, au-travers de la Commission Vérité et Réconciliation.

     

     

     

     

    FORGIVEN affiche

     

    En 1994, à la fin de l’Apartheid, Nelson Mandela nomme l’archevêque Desmond Tutu président de la commission Vérité et Réconciliation : aveux contre rédemption. Il se heurte le plus souvent au silence d’anciens tortionnaires. Jusqu’au jour où il est mis à l’épreuve par Piet Blomfield, un assassin condamné à perpétuité. Desmond Tutu se bat alors pour retenir un pays qui menace de se déchirer une nouvelle fois...

     

    En 1995, le gouvernement de Nelson Mandela instaure la Commission de la Vérité et de la Réconciliation (CVR), pour reconstruire un pays meurtri par le régime d’apartheid. Le Révérend Desmond Tutu est alors nommé président de cette commission par Nelson Mandela. Les victimes de ce régime sont encouragées à témoigner, ainsi que les auteurs de ces crimes qui pouvaient, en retour de leur témoignage et l’expression d’une demande de pardon véritable et profond, demander une amnistie. Le gouvernement Sud-Africain positionne la CVR comme un mécanisme qui aiderait l’Afrique du Sud à faire face, à pardonner, à dépasser et à apprendre des horreurs de l’apartheid. Processus historique exceptionnel et étonnant, il n’avait curieusement pourtant été traité au cinéma, jusqu’alors, que par quelques documentaires rares et le In my Country de John Boorman en 1994, choisissant pour sa part une approche mêlant politique journalistique et romantisme. Forgiven de Roland Joffé est donc un film méritant toute notre attention. Si le réalisateur franco-britannique a choisi d’écrire son scénario à partir de la pièce de théâtre de Michael Ashton « L’archevêque et l’Antéchrist » c’est aussi impacté de deux reportages, l’un au Rwanda et l’autre en Palestine, témoignages tous deux de la force incommensurable du pardon aux ennemis et quelle que soit l’atrocité commise.

     

    Avec un titre pareil, c’est donc bien évidemment la thématique du pardon qui domine dans ce film. Un pardon constamment au cœur du scénario, qui apparait régulièrement dans les dialogues, notamment dans ceux entre l’archevêque Tutu et le prisonnier Piet Blomfield, et qui atteint son paroxysme lors de la scène de l’ultime session de la Commission Vérité & Réconciliation. « Je retiens de ce film qu’il n’est pas faible de pardonner. » dira Forest Whitaker à l’issue du tournage. Une valeur éminemment fondamentale pour Roland Joffé qui, lors d’un entretien que j’ai pu avoir avec lui, me définissait le mot comme étant à ses yeux ce qu’il appellerait la vulnérabilité de l’autre qui se trouve être aussi notre propre vulnérabilité. « Ce moment où l’égo s’évanouit et où l’on se sent faire partie de quelque chose de plus grand. C’est l’égo de la souffrance qui souvent nous bloque ou l’égo de l’oppresseur qui emprisonne. » Pour lui, le pardon permet aux deux égos de s’effacer pour permettre la rencontre humaine. 

     

    Jean-Luc Gadreau et Roland Joffé

     

    Forgiven nous raconte tout cela, et allant même au-delà, en nous présente la possibilité de la rédemption. On observe ainsi dans le personnage de Piet Blomfield une forme de transfiguration progressive. Du mal incarné il entre dans une paternité bienveillante par positionnement, adoption, transmettant même un héritage… et ce à la fois au contact de Desmond Tutu mais aussi par un travail mémoriel. En repensant au titre de la pièce de Michael Ashton « l’Archevêque et l’Antéchrist », on peut voir chez Blomfield cette personnification de l’Antéchrist, le mal, avec un inversement de rôle qui advient, en devenant finalement une sorte de figure Christique, se sacrifiant pour que la vérité soit annoncée et opérant, dans le même temps, un acte de rachat. Pour Roland Joffé, le pardon prouve, en effet, la justesse du concept de rédemption, que les êtres humains sont capables de changements profonds, qu’ils se saisissent de cette possibilité́ ou non. 

     

    Mais le pardon n’est pas la seule thématique forte du film. Joffé aborde logiquement dans ce contexte sud-africain, post apartheid, la question du racisme sans tomber dans un manichéisme facile. Un racisme qui a marqué les vies, les esprits, les cœurs et que l’on retrouve aussi d’une façon amplifiée dans l’environnement de la prison dans laquelle est enfermée Blomfield. Et on découvre alors notamment la violence et l’impact psychologique des mots. Si les actes peuvent évidemment provoquer les plus grandes souffrances, les paroles sont aussi génératrices de blessures extrêmement profondes. 

     

    On observera d’ailleurs dans le scénario l’attention toute particulière portée aux dialogues d’une précision redoutable. Forgiven n’est pas un film bavard. Les mots sont considérés ici comme des perles rares, choisis scrupuleusement pour développer des dialogues cinglants, extrêmement efficace. Quelques-unes de ces perles en vrac : - L’aberration c’est la brutalité. Pas l’amour - Vous ne pouvez revenir en arrière ou changer votre passé mais vous pouvez choisir là où vous allez - Vous n’êtes pas un ange déchu et je ne suis pas Dieu... nous ne sommes que des hommes - Une journée gâchée ? Non... j’ai pu vous voir ! - Les larmes n’ont pas de couleurs...

     

    FORGIVEN, LA GRÂCE ULTIME

     

    Et puis il y a la question du deuil et du besoin humain d’avoir certaines réponses dans la mort d’un proche, celle des marqueurs de l’enfance qui construisent ou déconstruisent un individu. Joffé utilise aussi admirablement la métaphore de la maladie, et du cancer plus précisément, nous introduisant là dans la prise de conscience de la difficulté de la réconciliation qui s’obtient éventuellement dans une forme de long combat contre un mal, telle une tumeur, qui cherche à nous ronger de l’intérieur. Enfin, il y a la lumière de l’amour qui éclaire, qui éblouit parfois au cœur même des ténèbres d’une histoire de haine, de violence, et de mort. 

     

    Tant de sujets portés brillamment par une interprétation remarquable. Face à face intense entre Forest Whitaker que l’on ne présente plus et Eric Bana que l’on avait vu précédemment dans le rôle de Hulk mais aussi dans Troie, Munich, Le Roi Arthur ou Star Trek. Mais c’est aussi l’ensemble du casting qui est à féliciter, plein de justesse, et tous porteurs d’une émotion diverse qui impacte le spectateur sans excès, comme il le faut. Car finalement, ce que l’on retient dans Forgiven, ce sont les personnages et leurs histoires. Une démarche volontaire de Roland Joffé qui m’expliquait avoir voulu se concentrer sur eux. « On commence naturellement avec des grandes idées : commission, élections, l’Afrique, l’histoire... mais après il fallait surtout que je dirige vers les personnes et c’est pourquoi j’ai choisi de concentrer sur les visages, que le spectateur puisse sentir les individus. Alors bien sûr il y a des respirations mais on retourne toujours à ça. C’est ça la vérité ! Il faut que l’on regarde l’autre dans les yeux. Je voulais jouer vraiment avec ça, avec les face à face sans chercher à s’en échapper. » me disait-il.

     

    Forgiven sort ce 09 janvier sur les écrans français et mérite immensément de prendre le temps de se poser un peu moins de deux heures dans un fauteuil confortable d’une salle de cinéma. Un vrai divertissement de qualité et profondément utile à l’existence humaine !

     

    Pour aller plus loin, téléchargez le dossier pédagogique du film ici

     


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  • « Le chaos de Sullivan », troisième roman de Rémy Pulvar, est un véritable uppercut littéraire en cette fin d’année 2018. Après « Les vagues enchaînées » qui nous avaient entrainés dans les méandres mémoriels de l’horreur de l’esclavage, l’auteur nous captive à nouveau et nous embarque dans un voyage paradoxal de violence et de grâce.

     

    Sullivan de Georges est un trader parisien, bourgeois, addict aux excès. Dans la fureur de ses combats clandestins chez les riches avides de spectacle, il lutte aussi contre lui-même aux quatre coins du monde. Mais des yeux l’observent, le guettent et le suivent dans son mal de vivre. Son salut viendra-t-il de son amour pour ce pays plein de charme et de saveurs qu’est le Kenya, ou de cette sublime femme africaine rencontrée dans le hasard de sa vie tumultueuse ?

     

    LE CHAOS DE SULLIVAN

     

    Parlons tout d’abord de l’histoire. Le chaos de Sullivan a cette force du récit initiatique nous donnant de suivre l'évolution de Sullivan de Georges vers la compréhension du monde qui l’entoure, qu’il combat, fuit ou admire, mais aussi, sans doute, vers cette quête de lui-même avec tous ses paradoxes. Une histoire captivante, presque hypnotique, qui dans ce parcours de vie tellement peu banale et tellement loin du lecteur moyen arrive malgré tout à nous arracher à nous-mêmes, ouvrant le jeu de l’implication, d’une identification possible. C’est celle, notamment, du combat personnel avec nos démons intérieurs, ou plutôt, pour être plus proche de Sullivan, ces fauves qui nous guettent, cherchant à nous débusquer et nous dévorer de l’intérieur. Cette « ennemi dans la glace » que chante Alain Chanfort, car « il y a chez moi un hôte indésirable, insaisissable, qui vit sous mon toit, qui dort dans mon lit, qui jamais n'm'oublie, l'ennemi dans la glace dont le regard me glace, il sourit mais j'le connais bien... » Et c’est aussi la lutte avec l’amour... Rien de nouveau sous le soleil... car comme disait l’apôtre Paul dans son épître aux Romains (La Bible) « Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas ». Oui, l'enfer et le paradis ne sont jamais loin l'un de l'autre, et l’histoire de Sullivan de Georges en est un sublime exemple. Le chaos de Sullivan est la narration d’une descente aux enfers, ou plutôt, d’une chute lente, vertigineuse et peut-être inexorable, voire fatale d’un homme en prise avec ses excès et pour qui la survie est devenue le maître mot. Mais c’est aussi, au cœur même de ce périple, la Rencontre. Rencontre avec son destin, avec le réel, avec le temps « le tic-tac du temps qui a grignoté mon intérieur fade, face à une âme malade » comme dira Sullivan. Rencontre enfin avec l’Aimée...

     

    RÉMY PULVAR

     

    Et puis derrière les mots qui se dévorent, il y a la main qui les pense et les écrits. Rémy Pulvar, une fois encore, est émouvant dans son geste. Je parlais de grâce, et c’est précisément ainsi que je vois sa démarche d’écriture. Avec ce troisième roman, la violence est pourtant là centrale. Une violence brute, aride et percutante. Il ne fait pas là dans la dentelle dans le récit des combats physiques comme dans ceux qui se jouent dans le fort intérieur du héros. Le lecteur se retrouve catapulté dans la peau du spectateur... il s’habille alors des habits élégants et détestables à la fois des voyeurs, des parieurs, de la plèbe avide de sang pour se divertir. Mais Rémy Pulvar nous bouscule, et d’une page à une autre nous transporte aussi d’un pays à un autre, des ruelles parisiennes à une plage africaine, d’un lugubre décor d’un vieux pétrolier russe désaffecté à un village éventré de Sardaigne devenu le ring du démon. Et à chaque fois, cette même minutie du détail, l’auteur devenant tour à tout artiste peintre, apportant les contours d’une toile de maître, guide touristique, évoquant les lieux, leurs histoires, leurs couleurs, leurs odeurs, et conteur, avec ce miraculeux pouvoir de l’allumage de notre imagination ou du rêve qui donne vie à des sons, à des mots, à des phrases...

     

    Ce chaos de Sullivan vous mettra peut-être quelques instants sous le choc où l’arbitre se met à décompter mais pour mieux vous relever et inspirer un souffle de vie renouvelé et renouvelant.

     


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  • L’acteur britannique Rupert Everett réalise son premier long métrage « THE HAPPY PRINCE », autour des trois dernières années d’Oscar Wilde, marquées par un violent échec amoureux, la pauvreté et la maladie. Film de toute beauté qui devient sans doute aussi une leçon sur l’éphémère possible des honneurs et sur les risques d’un hédonisme exacerbé pouvant détruire les êtres les plus aimés.

     

    the happy prince affiche

    À la fin du XIXe siècle, le dandy et écrivain de génie Oscar Wilde, intelligent et scandaleux brille au sein de la société londonienne. Son homosexualité est toutefois trop affichée pour son époque et il est envoyé en prison. Ruiné et malade lorsqu’il en sort, il part s’exiler à Paris. Dans sa chambre d’hôtel miteuse, au soir de sa vie, les souvenirs l’envahissent...

    Est-ce bien lui celui qui, un jour, a été l’homme le plus célèbre de Londres ? L’artiste conspué par une société qui autrefois l’adulait ? L’amant qui, confronté à la mort, repense à sa tentative avortée de renouer avec sa femme Constance, à son histoire d’amour tourmentée avec Lord Alfred Douglas et à Robbie Ross, ami dévoué et généreux, qui a tenté en vain de le protéger contre ses pires excès ?

    De Dieppe à Naples, en passant par Paris, Oscar n’est plus qu’un vagabond désargenté, passant son temps à fuir. Il est néanmoins vénéré par une bande étrange de marginaux et de gamins des rues qu’il fascine avec ses récits poétiques. Car son esprit est toujours aussi vif et acéré. Il conservera d’ailleurs son charme et son humour jusqu’à la fin : « Soit c’est le papier peint qui disparaît, soit c’est moi... »

     

    Oscar Wilde Rupert Everett  Emma Watson

    C’est Everett lui-même qui incarne un Wilde vieillissant, installé dans la débauche et choisissant clairement l’autodestruction. Un personnage hors-normes à la fois révulsant et attachant, fait de paradoxes entre brillance et vulnérabilité où se côtoient cet affreux bonhomme et ce personnage authentique refusant les faux semblants, se battant, coûte que coûte, pour conserver son sens de l’autodérision dans les ténèbres de son existence et l’adversité cruelle à laquelle il fait face. Car il faut le reconnaître, le « mal » est loin de se cantonner d’un seul côté de la barrière !... Pour exemple, cette sublime scène qui place Wilde en bagnard sur le quai d’une gare, insulté par la vindicte bourgeoise après sa libération et réduit au rang de monstre. La scène rappelle magnifiquement celle d’"Elephant Man" où le monstre de foire est acculé par des voyageurs, avec notamment, des gros plans de visages haineux et moqueurs qui font froid dans le dos... Et c’est aussi finalement ce qui nous interroge tout au long du déroulement de l’histoire quant à cette société d’un temps passée, sauvage et pleine de froide cruauté, mais tellement ressemblante encore à la nôtre à bien des égards.

     

    J’oserai envisager ici une certaine « figure christique » qui apparait en la personne d’Oscar Wilde. Une métaphore qui, j’en convient, peut certes déranger fortement le croyant tant le personnage de Wilde est éloigné de l’image même du Christ, mais malgré tout, à certains égards, la comparaison est intéressante. Notamment dans la possibilité d’observer comment le rejet et la mise au ban de la société s’opère et impacte un homme et son entourage.

     

    THE HAPPY PRINCE raconte donc la déchéance... c’est un récit de chute des sommets les plus éclatants aux profondeurs les plus sombres et douloureuses. Et à ce titre encore, le film ne s’enracine pas idéologiquement dans une époque spécifique ou un unique personnage, mais devient parabolique. De l’Antiquité à aujourd’hui combien de Wilde ? Et chacun de nous peut aussi s’y retrouver à des titres divers en usant d’un peu d’honnêteté...

     

    Ruppert Evertt a fait de son THE HAPPY PRINCE également un « survival movie », évidement loin (par le récit) de « The revenant » d’Alejandro González Iñárritu, de « Seul au monde » de Robert Zemeckis ou de « Seul sur Mars » de Ridley Scott... mais il rejoint cette trempe de réalisateurs dans cette capacité de filmer avec beauté et acuité la survie, ou plutôt peut-être plus encore, la quête de la vie. Wilde est en effet un homme qui n’a plus rien à perdre, puisqu’il a déjà tout perdu et que sa seule raison de vivre est maintenant de chercher à survivre en donnant encore sens à ce en quoi il croit sans doute encore... l’amour et la poésie. Alors certes, un amour qui souffre, fait souffrir et une poésie qui ne touche plus grand monde mais qui illumine malgré tout le cœur de deux enfants.

     

    the happy prince  the happy prince 

    Parlons maintenant d’aspects cinématographiques. La photographie remarquable tout d’abord, de John Conroy, avec des lumières changeantes, selon que l’on se trouve à Londres, Naples, Dieppe ou Paris et avec les décors de Brian Morris et les costumes de Maurizio Millenotti et Gianni Casalnuovo apporte des ambiances extrêmement porteuses comme un écrin élégant pour le récit. On passe avec charme de la magnificence des palais et des théâtres à l’ambiance décadente des bouges ou des hôtels miteux.

    Le casting est évidemment brillant avec des comédiens d’envergure autour de Rupert Everett qui tient là son plus beau rôle. Colin Firth, Tom Wilkinson, Emily Watson, bouleversante dans le rôle de cette épouse sacrifiée, et même une courte apparition de Béatrice Dalle en tenancière d’une auberge dans laquelle Oscar chante, rôle qui lui colle à la peau.

    Et puis enfin, LA musique de l’immense Gabriel Yared toujours aussi impressionnant de justesse et d’intelligence qui fait ici l’astucieux choix de la simplicité et de la discrétion dans l’expression belle, délicate et sombre comme il le faut quand il le faut.

     

    Si le réalisateur se dit avoir été « fasciné par la chute qui a suivi l’état de grâce d’Oscar Wilde » il réussit, avec THE HAPPY PRINCE, à nous fasciner à notre tour en nous offrant un très grand film ! 


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  • On l’attendait depuis longtemps, le quatorzième film d’Hirokazu Kore-eda sort ce mercredi 12 décembre dans les salles obscures, récompensé déjà depuis mai 2018 de la Palme d’Or à Cannes et fraichement nominé aux Golden Globes, dans la catégorie « meilleur film étranger ». Avec « Une affaire de famille », le réalisateur japonais continue une fois de plus sa quête familiale en s’interrogeant sur ce qui nous fait devenir famille, sur les liens qui unissent et qui nous construisent.

     

    une affaire de famille affiche

    Au retour d’une nouvelle expédition de vol à l’étalage, Osamu et son fils recueillent dans la rue une petite fille qui semble livrée à elle-même. D’abord réticente à l’idée d’abriter l’enfant pour la nuit, la femme d’Osamu accepte de s’occuper d’elle lorsqu‘elle comprend que ses parents la maltraitent. En dépit de leur pauvreté, survivant de petites rapines qui complètent leurs maigres salaires, les membres de cette famille semblent vivre heureux – jusqu’à ce qu’un incident révèle brutalement leurs plus terribles secrets…

     

    La famille donc au cœur de cette histoire, mais celle-là est carrément hors norme à tout point de vue et se découvre progressivement à nous et ce jusque à la presque fin du film.

     

    une affaire de famille

     

    Cette famille pas comme les autres est regardée avec empathie et paradoxalement comme une famille normale et heureuse. Toutes les conceptions plus au moins traditionnelles sont balayées, mains non pour les discréditer ou les critiquer mais surtout pour aboutir à des questionnements profonds sur ce qui nous fait être famille, sur ce qui nous rend parents, sur ce qui établit des liens, les solidifie et parfois les brise. "Peut-on être parent sans donner naissance ?", s'est interrogé le réalisateur qui avait déjà abordé cette question dans Tel père, tel fils, Prix du jury à Cannes en 2013. « Les personnages, souligne Kore-eda, ont déjà vécu l'échec dans une première famille, ont échoué en couple et se retrouvent à vouloir commencer, à vouloir reformer une famille qui fonctionne mieux que la précédente. » Et l'arrivée de la petite fille redistribue alors les rôles de chacun, faisant du jeune garçon un grand frère et réveillant peut-être aussi l'instinct maternel de la mère.

     

    Alors ici pas de réponses toutes faites ni de leçons données, mais le choix de la patience, de la précision, de la retenue et surtout de l’émotion qui se développe dans une approche poétique délicieuse. Ici, même la pauvreté, la souffrance et l’amoralité peuvent paraître belles sous le regard du maître japonais, mais sans complaisance aisée, avec grâce et tendresse. 

     

    une affaire de famille

     

    Délicieux… Et bien Une histoire de famille est justement aussi un film gourmand. La métaphore de la nourriture, ultra présente (on a parfois l’impression que manger est le socle de la construction familiale dans cette histoire), nous parle d’une certaine jouissance de l’existence, du désir de vivre quelques soient les raisons et les situations. Oui, on a le sentiment que le bonheur déborde de partout et de chaque image, même, encore une fois, au cœur d’expériences faites de douleurs, d’amertumes et d’abandon, mais finalement pleines d’amour. Un amour qui se questionne là-encore avec Kore-eda. Il nous en présente des facettes étonnantes pleines de déséquilibres, de complexités, qui peuvent même vraisemblablement nous mettre aussi mal à l’aise mais qui pourtant bouleversent le spectateur, sans doute à cause de cette puissance qui ne se trouve que précisément dans l’amour.

     

    Une affaire de famille, c’est l’histoire d’hommes et de femmes tous différents et liés à la fois. Et comme à son habitude, le cinéaste parvient parfaitement à s’attacher à ses personnages incarnés et dirigés merveilleusement. Un équilibre permanant entre proximité et distance. Avec une place de premier choix donnés aux enfants prouvant encore une fois que Kore-Eda sait les filmer comme nul autre. 

     

    Un récit poignant, tendre, attachant et profond qui s’écrit dans l’obscurité de l’existence pour en faire apparaître une immense et bouleversante lumière... pleine de grâce ! 

     


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