• Aujourd’hui, zoom sur trois longs métrages présentés ce week-end à Cannes. Trois films extrêmement différents les uns des autres, tant par les sujets, la forme et les émotions qu’ils suscitent. Mais trois films qui donnent de la teneur à ce soixante dixième festival qui, pour le moment, peut se targuer d’une très bonne sélection.

    OKJA

    OKJA

    Commençons par Okja qui a surtout fait parler de lui avant sa diffusion par le fait qu’il crée un précédent à Cannes. Il s’agit, en effet, d’une production Netflix, qui sortira, non pas en salles, mais sur la plateforme de vidéos. Petit scandale… huées et sifflés en début de séance auxquels répondent rapidement des applaudissements, rien de bien méchant finalement… en tout cas, preuve en est, que Cannes fête ses soixante dix bougies et ouvre ainsi une nouvelle ère préfigurant de changements importants sur la façon de reconnaître officiellement des changements de consommation de la culture déjà bien installés dans la société.

    Okja est une fable fantastique à tendance écolo extrêmement bien réussie par le cinéaste sud-coréen Bong Joon-Ho. C’est l’histoire de la jeune Mija, qui pendant dix années idylliques, s’est occupée sans relâche d’Okja, un énorme cochon au grand cœur, auquel elle a tenu compagnie au beau milieu des montagnes de Corée du Sud. Mais la situation évolue quand une multinationale familiale récupère Okja et transporte l’animal jusqu’à New York où Lucy Mirando, la directrice narcissique et égocentrique de l’entreprise, a de grands projets pour le cher ami de la jeune fille.

    OKJA

    Derrière cette étonnante histoire qui aurait pu être signée Disney, se profile clairement une dénonciation des pratiques de Mosanto (Mirando…), des OGM, des maltraitances animales et encore plus globalement d’une société de consommation qui donne la part belle au profit quitte a perdre même le véritable goût des bonnes choses. Okja raconte comment cette multinationale, sous couvert d’une fausse identité écologique et philanthropique, veut imposer sa nourriture, ici des cochons mutants, qui, de par leur taille, produisent beaucoup plus de viande qu’un cochon ordinaire. Et tout cela nous est proposé avec humour, tendresse et des prouesses techniques.

    120 BATTEMENTS PAR MINUTE

    120 BATTEMENTS PAR MINUTE

    Après le conte, la réalité brutale et dérangeante de 120 battements par minute, premier film français présenté cette année en compétition. Robin Campillo nous plonge au cœur des années sida au travers de l’histoire d’Act Up, sous forme proche d’un docu-fiction et en se fixant plus précisément progressivement sur certains de ces activistes qui montent des opérations spectaculaires pour sensibiliser l’opinion aux ravages du sida et accélérer la diffusion des traitements aux malades, et en entrant dans leur histoire personnelle. Nahuel Pérez Biscayart qui incarne Sean est ainsi tout simplement magnifique et criant de vérité. Il nous entraine dans l’émotion et apporte énormément au film. Beaucoup de « second rôles » sont aussi remarquables comme, par exemple, la mère de Sean que l’on découvre en fin de film dans une scène à la fois émouvante et vivifiante (je choisi ce terme à dessein car il vient comme un paradoxe dans le contexte et correspond précisément à l’ambiance de cette scène).

    Le film montre aussi très bien la préparation de ces actions spectaculaires et surtout les débats qui les accompagne, ces fameuses RH (réunions hebdomadaires) parfois houleuses entre les militants pour décider du type d’actions à mener et organiser le travail au sein de l’association. 

    SEAN 120 BATTEMENTS PAR MINUTE

    On pourra aussi préciser que, si le film contient naturellement dans le contexte du scénario, certaines scènes de sexe explicites, Robin Campillo a su intelligemment ne pas surenchérir sur cet aspect et même les filmer avec une certaine tendresse et douceur.

    120 battements par minute à donc su trouver son public à Cannes et surtout toucher son cœur. 

    LE REDOUTABLE

    le redoutable affiche

    Point commun avec le film précédent, Le Redoutable part d’une réalité. Celle de deux années (1967-68) de la vie de Jean-Luc Godard et de sa jeune épouse Anne Wiazemsky, marquées bien entendu par ce mois de mai qui fera basculer Godard d’un statut de réalisateur adulé à celui de Maoiste incompris, révélant ainsi certaines aspects de sa personnalité qui provoqueront notamment de nombreuses ruptures avec son entourage le plus proche.

    Michel Hazanavicius, en traitant ce sujet « historique » apporte néanmoins sa touche décalée avec brio. Et tout devient alors second ou troisième degré tout en restant focus sur son personnage interprété avec grande classe par un Louis Garrel qui peut tout à fait briguer un prix d’interprétation masculine. Les dialogues savoureux provoquent facilement les rires et on se régale des multiples doubles-sens et allusions plus ou moins cachées. Le Festival de Cannes devient même pour un moment l’un des sujets et donc l’éch se produit o naturellement dans les rangées de fauteuils du Festival.

    le redoutable

    Oui Hazanavicius est redoutable et il le prouve encore avec un film esthétique (nous plongeant dans les couleurs vives des sixties), drôle et intelligent apportant un vrai courant d’air frais sur la Croisette où le soleil ne faiblit pas.

     


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  • N’allez pas croire que le cinéma scandinave est forcément froid et austère… Les premiers éclats de rires de la compétition de ce 70ème Festival de Cannes viennent d’un film suédois, The Square.

    Christian est un père divorcé qui aime consacrer du temps à ses deux enfants. Conservateur apprécié d’un musée d’art contemporain, il fait aussi partie de ces gens qui roulent en voiture électrique et soutiennent les grandes causes humanitaires. Il prépare sa prochaine exposition, intitulée « The Square », autour d’une installation incitant les visiteurs à l’altruisme et leur rappelant leur devoir à l’égard de leurs prochains. Mais il est parfois difficile de vivre en accord avec ses valeurs : quand Christian se fait voler son téléphone portable, sa réaction ne l’honore guère… Au même moment, l’agence de communication du musée lance une campagne surprenante pour The Square : l’accueil est totalement inattendu et plonge Christian dans une crise existentielle. 

    the square

    The Square est un film où l’ascenseur émotionnel fonctionne à merveille. On rit beaucoup, surtout dans toute la première moitié de l’histoire. Du rire généralement de situations, souvent grotesques, faites aussi de non dits qui parlent vrai, qui nous laissent comprendre des choses sans forcément avoir besoin de les prononcer. Et puis c’est le silence qui s’installe dans la salle obscure… silence profond face à un homme qui sombre dans une forme de chaos symbolisé admirablement dans cette scène où il se retrouve sous une pluie battante sur des poubelles qu’il éventre laissant les déchets et autres détritus se rependre autour de lui, dans l’espoir de retrouver quelques mots sur une feuille de papier. Et les sourires reviennent mais la tension monte encore avec cette scène ubuesque de réception où cet artiste entre dans la peau d’un homme préhistorique sans sembler pouvoir en sortir effrayant l’une ou l’autre et développant un malaise qui se répand jusque dans nos rangs, et provoquant la colère et la violence.

    the square

    Des sentiments qui s’extériorisent quitte à en perdre même ses valeurs premières, son intégrité. C’est finalement l’un des enjeux intenses que révèle le scénario. Comment ce qui semble construire l’humain et une société sereine et bienveillante peut exploser facilement provoquant toutes sortes de réactions en chaine ?… mensonge, agressions, cris, stigmatisation, coups… pertes de repères pour laisser la liberté s’exprimer mais juste pour faire le buzz… une critique finalement assez acerbe d’une société lissée et bien-pensante mais pourtant fragile et prête à exploser comme une enfant mendiante dans un carré.

    Et puis il y a l’art au cœur de l’histoire. Contemporain qui plus est, avec tout ce qui peut sembler de non sens ou d’arnaque… Ce « grand n’importe quoi » qui peut malgré tout émouvoir, surprendre, interpeller. Que l’on cherche à tout prix à expliquer alors que justement il n’y a pas forcément à comprendre mais juste se laisser toucher. 

    the square

    Des sujets qui forcément irritent naturellement certains journalistes qui n’aiment pas trop que le cinéma nous fasse réfléchir sur nos écueils et nos faiblesses. Un film qui de toute façon ne laisse pas indifférent et provoquera des clivages d’opinion. Il y a sans doute du Toni Erdmann dans The Square qui pour les uns méritera une palme et pour d’autre même pas la moindre étoile… De mon côté, je n’hésite pas. J’ai beaucoup aimé et j’espère qu’il vous séduira vous aussi et nous donnera à tous de réfléchir sur nous-même.

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  • Retour de Todd Haynes sur la Croisette, après Carol en 2015 (qui avait d’ailleurs permis à Rooney Mara de recevoir à Cannes le prix de la meilleure interprète féminine) et avec Wonderstuck, un magnifique conte original et métaphorique.

    wonderstruck affiche

    Sur deux époques distinctes, les parcours de Ben et Rose. Ces deux enfants souhaitent secrètement que leur vie soit différente ; Ben rêve du père qu'il n'a jamais connu, tandis que Rose, isolée par sa surdité, se passionne pour la carrière d'une mystérieuse actrice. Lorsque Ben découvre dans les affaires de sa mère l’indice qui pourrait le conduire à son père et que Rose apprend que son idole sera bientôt sur scène, les deux enfants se lancent dans une quête à la symétrie fascinante qui va les mener à New York.

    Pour l’ouverture du Festival, les fantômes d’Ismaël avait pu dérouter le spectateur. Aujourd’hui, dans la compétition cette fois-ci, ce sentiment sera sans doute encore partagé par certains. Todd Haynes ne nous propose pas un film académique tant dans sa construction et dans sa forme que dans l’histoire et ce que l’on peut en faire. La narration nous entraine très vite dans deux récits à la fois loin l’un de l’autre, notamment par l’époque et par le choix stratégique de les présenter en noir et blanc pour le premier et en couleur pour le second, et assez proches dans de nombreuse similitudes ou parallèles. Et puis, Wonderstruck est tout sauf bavard. Peut-être un peu long parfois, mais surtout avec très peu de dialogues privilégiant la musique remarquable et parfois funky aux paroles excessives et pesantes. Une volonté du réalisateur qui colle avec l’une des thématiques de son histoire, la surdité, et au travers d’elle le défi d’arriver à donner à voir le silence. 

    wonderstruck  wonderstruck

    Conte métaphorique que ce Wonderstruck, adapté d’un roman de Brian Selznick (qui signe d’ailleurs le scénario du film), où l’on parle de descendance, de cauchemars, de secrets, du manque d’un parent absent, mais aussi de destin et d’amitié. Et tout cela se fait avec le talent immense d’un Todd Haynes qui me régale une fois de plus.

    wonderstruck

    Alors pour conclure, comme je le tweetais à la sortie de la séance :

    Un vrai bonheur ce nouveau Todd Haynes. Car Wonderstruck est beau, délicieusement artistique, touchant et imprégné d’un sens profond !

     


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  • Plus qu’un drame amoureux, le premier film en compétition à Cannes cette année est un véritable drame sociétal. Avec un acuité flagrante, le cinéaste russe Andrey Zvyagintsev zoome sur la faute d’amour, pour reprendre le titre français de Nelyubov, d’une société individualiste et égocentrique.

    faute d'amour mère et fils

    Boris et Zhenya sont en train de divorcer. Ils se disputent sans cesse et enchaînent les visites de leur appartement en vue de le vendre. Ils préparent déjà leur avenir respectif : Boris est en couple avec une jeune femme enceinte et Zhenya fréquente un homme aisé qui semble prêt à l’épouser… Aucun des deux ne semble avoir d’intérêt pour Aliocha, leur fils de 12 ans. Jusqu’à ce qu’il disparaisse.

    Un couple qui se déchire… rien de bien extraordinaire dans la vie comme au cinéma. Mais ici cette histoire banale devient argument pour dire le risque d’une société perdant le sens de la famille, de la fidélité et plus largement de la communauté et de la relation. Un égoïsme provoquant de deux adultes qui ne se préoccupent que d’eux, de leur présent et avenir respectif en laissant sur le carreau le fruit de leur relation, plus que de leur amour… ce jeune garçon de 12 ans, Aliocha, qui sombre dans la douleur d’un abandon virtuel en passe de devenir réel. Aucune concession de la part de Zvyagintsev dans la façon acerbe de peindre les deux héros. Car en plus, ils sont beaux et ils ont plutôt réussi dans la vie, et tout cela touche ainsi à une forme d’esthétique perverse pour parler au-delà des personnages et devenir métaphore plus vaste. On sent derrière le scénario qui se déroule lentement que nous sommes tous un peu visés, derrière nos vitres embuées comme on le voit souvent dans les images du réalisateur russe, et dans nos oublies qui peuvent devenir, eux aussi, de véritables fautes d’amour.

    Faute d'amour mère  Faute d'amour père

    Aucun espoir, me direz-vous peut-être à la fin de Faute d’Amour, en particulier quand une scène entre le père et son nouvel enfant (sans en dévoiler davantage) nous laisse penser que rien n’a véritablement changé ?... Pourtant si, je crois, et tout au long même du déroulement de l’histoire. Car si l’amour semble mort ou s’être travesti dans des faux-semblants il apparaît néanmoins dans la force du collectif, dans l’engagement des bénévoles qui se donnent à la recherche du disparu. On peut y voir là un paradoxe, une opposition avec la famille qui se déchire mais aussi une réalité de la société où l’associatif vient prendre souvent le relai et permet ainsi de continuer à espérer sur la nature humaine au travers de valeurs qui peuvent nous donner d’avancer ensemble, même à contre courant.

    Enfin, un grand bravo à Andrey Zvyagintsev pour la qualité globale de son œuvre. Photo, son, réalisation, travail d’acteurs… Faute d’Amour est un film intense mais aussi une belle œuvre cinématographique.

      


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  • Pour sa première soirée, sur les vingt-quatre marches du tapis rouge du 70ème Festival de Cannes, et sous les projecteurs, Charlotte Gainsbourg, Marion Cotillard ou encore Alba Rohrwacher… Les fantômes d’Ismaël, le nouveau film d’Arnaud Desplechin, qui sort d'ailleurs aujourd'hui aussi sur les écrans français, ouvre les festivités, hors compétition !

    affiche les fantômes d'Ismael

    Souvent c’est avec légèreté que le rideau s’ouvre sur la Quinzaine Cannoise. Cette année, choix différent avec une certaine folie et un film assez déroutant. Déroutant n’étant pas synonyme de ratage. Mais il faut le reconnaître, Arnaud Desplechin nous propose, avec Les fantômes d’Ismaël, une histoire quelque peu compliquée, aux entrées diverses façons poupées russes et dans un style non conformiste.

    Si le synopsis peut s’avérer on ne plus condensé genre : À la veille du tournage de son nouveau film, la vie d’un cinéaste est chamboulée par la réapparition d’un amour disparu… la réalité du scénario est toute autre. Comme le souligne d’ailleurs le réalisateur dans une note d’intention, Les fantômes d’Ismaël c’est cinq films compressés en un seul. S’y côtoient ainsi plusieurs histoires et genres… triptyque amoureux atypique tout d’abord composé d’un homme (Mathieu Almaric) et de deux femmes, l’une (Marion Cotillard) étant l’ex épouse disparue depuis vingt ans et qui revient comme d’entre les morts, l’autre (Charlotte Gainsbourg) étant la nouvelle compagne qui a redonné goût à l’existence au mari sombrant dans l’incompréhension et une certaine folie (on pourrait même y ajouter un quatrième élément avec un père particulier qui joue un rôle important dans l’histoire). Film d’espionnage aussi fait de réalité et de fiction sans toujours savoir où commence l’une et où finit l’autre… Comédie rafraichissante ou encore film d’auteur où certaines punchlines percutent et pourraient devenir sujets de la prochaine épreuve du bac philo ! Tout cela peut attirer, surprendre, émerveiller mais aussi dérouter ou frustrer… ce qui me semble être, en quelque sorte, les ressentis possibles à la sortie de la séance, et pas forcément par plusieurs personnes mais, à l’image du film, tout ça compressé aussi chez le même spectateur.

    Charlotte Gainsbourg Marion Cotillard

    Une chose est sûre néanmoins, la qualité des acteurs en fait un film à voir. Le duo face-à-face Cotillard – Gainsbourg est tout simplement magnifique et Mathieu Almaric éblouit par sa folie et sa prestance. Filmés avec une certaine sensualité et sans doute beaucoup d’amour, les comédiens dégagent charme et vérité. Car il y a aussi et bien sûr la patte Desplechin qui est là et qui donne à son film une vraie charge émotionnelle… celle sans doute que l’on retrouve chez une beauté au physique différent, pas tout à fait comme les autres mais qui bel et bien accroche l’œil et même souvent les sentiments.


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