• Croire, espérer contre toute espérance, avancer par la foi… telles sont les teneurs profondes de deux films qui sortent ce mercredi 10 mai sur les écrans français. Deux magnifiques longs métrages sur un même thème, avec des questions semblables et un certain nombre de points communs, de réalisateurs sud-américains de surcroit (chilien et mexicain) mais nous conduisant dans deux univers cinématographiques aux antipodes l’un de l’autre. J’ai aimé et je vous dis pourquoi…

    Commençons avec Le Christ aveugle, sélectionné cette année à la Mostra de Venise, en compétition officielle. Premier film du réalisateur chilien Christopher Murray, Le Christ aveugle nous conduit à suivre le chemin caillouteux de Michael, jeune mécanicien. Ce jeune trentenaire est convaincu d'avoir eu une révélation divine, lorsqu’enfant il s’est fait planter des clous dans la main, par son plus proche ami, pour suivre les traces du Christ et ainsi le rencontrer. Lorsqu’il apprend l’accident de cet ami d’enfance, il entame un pèlerinage pieds nus pour aller à son chevet accomplir un miracle. Sa démarche interpelle la population exploitée des entreprises minières du désert chilien, les laissés pour compte, qui voient en lui un prophète. Cet homme est peut-être en mesure de les soulager de leurs souffrances…

    Le Christ aveugle affiche

    C’est à la foi que ce film s’intéresse avant tout car Michael n’est pas dans une posture quelconque, il vit et surtout réagit simplement et naturellement au rythme de ce que ses convictions spirituelles impulsent en lui. Quand il entend que cet ami qu’il a perdu de vue depuis bien longtemps est blessé, il ne réfléchit pas mais quitte tout et, contre l’avis de son père, se met en marche. Tout est possible à celui qui croit et alors, à cause de sa foi, il va accomplir le miracle, tout naturellement. Dans cette attitude étonnante pourtant aucun égo surdimensionné, aucune paranoïa mais au contraire une forme de naïveté, de pulsion bienveillante… et quand sur sa route il croise une expression spirituelle s’appuyant sur une statue et des discours de prêcheurs, il réagit, là encore non pour prendre un pouvoir quelconque, mais pour interpeller sur le sens profond de la foi et du croire qui ne seraient ailleurs qu’à l’intérieur de chacun, au plus profond de l’humain.

    Christopher Murray, tout en nous conduisant avec lenteur, intériorité et dans une esthétique assez sublime sur les pas de Michael et sur ses confrontations entre foi et réalités, entre bienveillance et rejet, entre solitude et amour partagé, entre souffrance et plénitude apaisée, nous révèle une œuvre d’une grande humanité. Humanité habitée d’ailleurs davantage par le silence de Dieu qui ouvre à une foi qui s’incarne et se joue finalement dans d’autres miracles que ceux que nous voulons parfois. Des miracles du quotidien, ceux qui se jouent dans la rencontre, les regards, dans des gestes d’amour marqués du sceau de la grâce.

    le christ aveugle extrait

    Et donc, ce même 10 mai, sur les écrans français sort Little boy du mexicain Alejandro Monteverde. Un film qui revendique clairement faire partie du mouvement des « Faith Based Movies » (Films basés sur la Foi), mouvement qui a pris naissance aux Etats-Unis avec la sortie en 2004 du film de Mel Gibson, La Passion du Christ et qui depuis ne cesse de se développer. Mais Little Boy évite intelligemment l’écueil religieux en présentant un équilibre adroit dans son propos entre la thématique religieuse et des éléments profanes, en utilisant le ton qu’il faut pour ne jamais avoir l’air de donner une leçon de morale mais bien plus une leçon d’amour. Et c’est l’un des éléments de ressemblance avec Le Christ aveugle bien que, cinématographiquement, Alejandro nous conduise plutôt dans le sillage de Spielberg ou Wes Anderson que dans un film d’auteur sud américain.

    Little boy affiche

    Little boy, c’est l’histoire d’un petit garçon comme le titre l’indique mais aussi en référence au nom de code de la bombe A qui fut larguée sur Hiroshima au Japon le 6 août 1945. L’histoire se déroule précisément pendant la seconde guerre mondiale, dans un petit village de pêcheurs aux Etats-Unis. Alors que son père part au combat, Pepper, petit bonhomme de huit ans, reste inconsolable. Avec sa grande naïveté mais surtout beaucoup d’amour, il sera prêt à tout pour le faire revenir… quitte à déplacer des montagnes !

    Little boy est un petit bijou de fraicheur qui ne manque assurément ni de sel, ni de lumière. D’un point de vue réalisation, photographie, acteurs, on est face à un très joli film bien ficelé et doté d’un casting plutôt haut de gamme avec notamment la grande Émily Watson, Michael Rapaport, Tom Wilkinson, Ben Chaplin ou le japonais Cary-Hiroyuki Tagawa pas forcément connu du grand public mais pourtant largement confirmé avec 55 films ou séries à son actif dont plusieurs blockbusters américains. Et puis il y a le héro, haut comme trois pommes, mais vraiment impressionnant, je parle du jeune Jakob Salvati, qui malgré son âge en est déjà̀ à son 6ème rôle ! C’est d’ailleurs une vraie différence avec le film de Christopher Murray qui, à part pour jouer son personnage principal, n’utilisera que des amateurs, des gens des villages dans lesquels il tourna. Ce qui n’enlève rien à la qualité, au contraire presque… amplifiant parfois le réalisme des images tellement important dans son propos. 

    déplacer les montagnes

    Mais Little boy c’est quand même surtout une quantité de thématiques abordées qui font de lui un film idéal pour discuter. Dans le dossier pédagogique que propose SAJE, le distributeur français, et dans lequel j’ai participé activement, je relevais (et ce n’est absolument pas exhaustif) pas moins de cinq grands axes et dont certains se déclinent encore davantage : La naïveté de l’enfance, la relation père-fils (toute particulière dans l’histoire), l’impact de la parabole (point par ailleurs commun avec Le Christ aveugle), tout ce qui touche aux questions de racisme, stigmatisation, peur de l’autre et par opposition l’amour des ennemis, enfin bien sûr la foi avec son sens profond et ses limites. 

    Croire, vaille que vaille… car Il y a une sorte de folie qui accompagne la foi de cet enfant et tout le cheminement qui se produit aussi progressivement chez les habitants du village. Des évènements qui semblent corroborer qu’il se passe quelque chose... là où personne ne pouvait l’imaginer. Mais comme le dit Hébreux 11.1 « Mettre sa foi en Dieu, c’est être sûr de ce que l’on espère, c’est être convaincu de la réalité́ de ce que l’on ne voit pas ». Alors, méthode Coué – coïncidences – hasard – miracle ? Qu’en penser ? Comment faire la différence ? Ces questions sont bel et bien là et ouvrent encore plus loin car, quoiqu’il en soit, une chose est bien certaine : Cette foi naïve et pourtant absolue déplace bel et bien des montagnes, mais comme pour Le Christ aveugle, parfois là où on ne l’imaginait pas.

    espérer contre toute espérance

    Pour votre curiosité personnelle, ou plus pratiquement en vue d’animer un débat avec ce dernier film, je vous conseille de télécharger le dossier pédagogique de Little Boy

     

     

     


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  • S’émerveiller devant une nature si belle et généreuse pour finalement interpeller sur la terrible condition paysanne avec une histoire mêlant romantisme et réalisme, délicatesse et rudesse… Telle est « La Morsure des dieux », la nouvelle œuvre cinématographique que nous offre la réalisatrice atypique et prolifique Cheyenne Carron. 

    affiche la morsure des dieux

    Sébastien, grand amoureux de sa terre du Pays-Basque, est seul à s'occuper de la ferme familiale alors que les soucis s'accumulent : crédits insurmontables, baisse de la production, désorganisation du milieu paysan… Sébastien se bat et cherche sa voie, qui prend un tour spirituel au contact de sa nouvelle voisine, Juliette, aussi Catholique que lui est Païen. Mais leur amour est remis en question alors que Sébastien, rattrapé par les difficultés, est sur le point de tout perdre…

    Commençons par évoquer le cas Cheyenne Carron. Quand j’utilise cette expression, ce n’est nullement péjoratif, bien au contraire, plutôt avec tendresse et admiration. Cette réalisatrice française de quarante ans, qui compte une histoire personnelle faite d’épreuves et de rédemptions est une écorchée (titre de son premier long-métrage) vive volontaire et courageuse. Cette artiste entière, passionnée, assumant ses choix et refusant notamment le dictat des sociétés de production ou autres structures du cinéma, a décidée, jusque-là (elle cherche actuellement un producteur pour son prochain film déjà écrit), de travailler en étant autonome, sans apport financier de l’état ou du système habituel. Une sorte d’artisan du cinéma qui doit donc fonctionner dans une certaine sobriété technique, financière et humaine mais qui ne l’empêche en aucun cas de chercher la qualité, le sens et même la quantité. Car Cheyenne est aussi une boulimique… on sent que tout ce qui est en elle a besoin de sortir, de s’exprimer… et les histoires qu’elle nous présente en sont les fruits.

    Cheyenne Carron

    Déjà 11 films (dont 2 courts métrages) en tant que réalisatrice à son actif et depuis quelques années, un par an en moyenne. Des sujets graves et souvent faisant écho à l’actualité ou à des questions sociétales fondamentales souvent laissées-pour-compte par le cinéma (peut être trop risqué, trop compliqué). Cette fois-ci, après avoir il y a quelques mois traité du djihadisme avec La chute des hommes, elle fait le grand écart pour traiter de la détresse de la paysannerie française en y mêlant des questions de religion et, là en particulier, du paganisme en milieu rural. On pourra y voir d’ailleurs un joli parallèle à sa condition de « paysanne du cinéma » luttant aussi comme son héro pour ce en quoi elle croit et une façon de le vivre.

    La Morsure des dieux c’est d’abord une vraie réussite esthétique. Les plans de paysages deviennent presque une forme d’acteur du générique. Ce pays basque est là au cœur de l’histoire et parle tout autant que les dialogues ou que cette magnifique voix off (elle aussi très « esthétique »)… les « bruits » du vent ou du silence… on est porté avec douceur même si pourtant l’histoire qui se joue devant nos yeux nous plonge dans l’horreur d’une société où la désespérance peut conduire aux pires drames. Celui, dans le cas présent, d’abdiquer face à la mondialisation, au rouleau compresseur de l’argent et des banques et des soucis qui s’en nourrissent, pour conduire au suicide. La réalisatrice a encore là puisé dans son histoire : « Le frère de mon grand-père s’est suicidé il y a 18 ans de ça. Les années passant, j’ai vu que la question du suicide touchait de plus en plus de famille dans les campagnes. Il y a environ 500 suicides recensés par an. Peu de films abordent cette question, j’ai eu envie d’écrire sur ce sujet ». Sans jamais tomber dans le pathos et la lourdeur, Cheyenne Carron fait de ce suicide social, une véritable question existentielle.

    François Pouron et Fleur Geffrier

    Et puis le casting de La Morsure des dieux nous séduit. Cheyenne Carron prouve une fois de plus que les stars « bankables » n’ont pas le privilège du savoir-jouer et qu’un film peut aussi être porté brillamment par des noms plus modestes mais tout autant remarquables. Et là, le duo formé par François Pouron (qui revient après avoir déjà été l’un des acteurs de La chute des hommes) dans le rôle de Sébastien, le jeune paysan convaincu et combattant, et la très belle Fleur Geffrier, jeune aide-soignante catholique qui parvient à le séduire, est tout à fait remarquable. Une justesse et un naturel qui crève l’écran et donne corps aux deux personnages. Autours d’eux d’autres acteurs excellents et des non professionnels qui apportent aussi un réalisme utile dans ce contexte particulier du scénario.

    Mon seul bémol personnel se situera dans l’ajout de cette confrontation paganisme-catholicisme qui n’était peut-être pas autant nécessaire à mes yeux. Les convictions profondes de Sébastien apportent évidemment du poids dans le scénario et sont appréciables, mais l’opposition qui s’installe est parfois un peu poussée, en particulier dans le rapport au curé du village qui me laisse un peu songeur… Mais enfin, c’est un détail insignifiant et cela touche à la liberté de l’auteur que je ne saurai remettre en question !

    Alors ne boudez surtout pas ce cinéma non conventionnel qui fait du bien et est tellement important. Cheyenne Caron, même si elle n’entre pas dans les codes classiques que l’on connaît, est véritablement devenue l’une des réalisatrices et scénaristes importantes du cinéma français et ça, c’est vraiment bon !


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  • Django Reinhardt… un nom qui swingue sans besoin de rajouter quoi que ce soit d’autre. Cette légende de la guitare et du jazz a participé par son talent à donner au peuple du voyage une véritable identité musicale reconnue dans le monde entier. Bienheureuse l’idée de consacrer alors un film à ce musicien pas tout à fait comme les autres. Le réalisateur Etienne Comar se penche sur une courte période de sa vie, au cœur de la Seconde guerre mondiale, qui lui permet par la même occasion d’évoquer cette terrible persécution que les Tziganes ont subit durant cette période sombre de notre histoire.

    Django Reda Kateb

    A Paris en 1943, sous l’Occupation, le musicien Django Reinhardt est au sommet de son art. Guitariste génial et insouciant, au swing aérien, il triomphe dans les grandes salles de spectacle alors qu’en Europe ses frères Tziganes sont persécutés. Ses affaires se gâtent lorsque la propagande nazie veut l’envoyer jouer en Allemagne pour une série de concerts.

    Etienne Comar est avant tout l’un des grands producteurs français à succès, parfois scénariste également. À son actif, une vingtaine de films dont Des hommes et des dieux, Les femmes du 6ème étage, Timbuktu ou Mon roi. Avec Django, il fait le pas qui le conduit derrière la caméra en devenant réalisateur de ce partiel biopic consacré à un épisode peu connu de la vie du musicien manouche Django Reinhardt. Zoom donc sur son exil forcé près de la frontière suisse pour fuir les persécutions nazies durant la Seconde guerre mondiale. Dans cette tourmente, Comar nous dévoile le talent de ce musicien génial, au sens étymologique du terme, sachant donner la vie à toute chose dès que ses doigts grattent les cordes de son instrument, et quelque soit d’ailleurs son état de forme ou le contexte autour de lui. 

    Si la réalisation reste très classique d’un point de vue cinématographique, on pourra apprécier l’intelligence du script par le fait de ne pas chercher à enjoliver les choses à l’excès en voulant à tout prix rendre héroïque l’artiste, qui devient, en quelque sorte, un résistant malgré lui alors qu’il veut simplement se consacrer entièrement à jouer, à composer… et aller à la pêche. La guerre n’étant pas pour lui son affaire mais plutôt celle des « Gadjé ». Dans ce rôle de musicien tourmenté, Reda Kateb trouve un écrin parfait dans lequel il vient prendre place à merveille. Même si physiquement la ressemblance n’est pas vraiment là (comme le soulignera David Reinhardt, petit fils de Django et conseiller sur le film – voir mon interview de David), son implication dans le rôle donne force et caractère au personnage. Côté casting, comment ne pas aussi être frappé par la justesse et la puissance émotionnelle qui se dégage de Bimbam Merstein, dans la peau de Negros, la mère de Django. Actrice pourtant non professionnelle, elle rayonne par l’expression d’une vérité étonnante. 

    Django et Negros

    Et puis, coup de chapeau aussi dans le choix fait par Etienne Comar de ne pas caricaturer les Manouches, en choisissant des acteurs cherchant à jouer un rôle… mais d’avoir choisi à l’inverse de travailler dans l’authenticité des personnages, avec là encore des acteurs non professionnels mais tellement vrais. On entre alors dans la réalité terrible de cette part de notre histoire. Car si du côté des nazis les persécutions font rage envers ces « gens différents », nous sommes bien ici aussi en France, et le gouvernement de Vichy choisi alors d’interdire le déplacement de ce peuple qui vit précisément d’abord sur la route. L’horreur de la stigmatisation, du rejet, de la volonté de cloisonner, ce besoin de dicter ce qui est acceptable ou non (le swing est ainsi officiellement banni par les autorités allemandes)… finalement des thématiques anciennes qui font écho à des réalités d’aujourd’hui et qui donnent donc aussi à ce film de trouver un sens bienveillant dans notre contexte actuel. 

    BO Django

    Enfin, il y a la partition musicale… Filmer Django c’est aussi se confronter à une nécessité de sans-faute dans la bande originale. Et l’on peut dire que le défi est clairement relevé avec brio. On se régale à réécouter le maître rejoué pour les besoin du film par le Rosenberg Trio (Stochelo Rosenberg: guitare lead, Nous’che Rosenberg: guitare rythmique, Nonnie Rosenberg : contrebasse). Stochelo Rosenberg étant considéré comme l'un des meilleurs guitaristes dans cet univers musical, alliant une technique impeccable, de l’élégance et mêlant ainsi virtuosité et émotion. Et enfin il y a bien sûr la scène finale, véritable bijou de ce long métrage… cette somptueuse interprétation du « Requiem pour mes frères tzigane », œuvre oubliée de Django Reinhardt, réécrite par Warren Ellis, et accompagnée par l’affichage des photos des malheureux sacrifiés.

     

     

     


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  • Rencontre avec David Reinhardt, guitariste de jazz et petit-fils de Django Reinhardt, le vendredi 21 avril 2017, à quelques jours de la sortie du film Django, réalisé par Etienne Comar. 

    Jean-Luc Gadreau et David Reinhardt 

    Jean-Luc Gadreau et David Reinhardt

    Une présentation rapide David

    Je suis donc David Reinhardt. Mon père s’appelait Jean-Jacques Reinhardt ou Babik. Il était guitariste, compositeur. C’était l’un des fils de Django.

    Comment avez-vous été en lien avec la production de Django ?

    Etienne Comar, le réalisateur du film m’a contacté pour m’expliquer la vision de son film. L’idée étant de se consacrer uniquement à deux années de son histoire. Ce fut d’abord une vraie surprise pour moi. J’avais toujours imaginé un biopic sur l’ensemble de sa vie, sans besoin de romancer tellement son histoire et son destin ont été incroyables, hors du commun. Etienne Commar souhaitait d’ailleurs s’inspirer d’un roman Folles de Django. Nous en avons parlé avec mes frères et sœurs en réalisant qu’il n’y avait jamais rien eu au cinéma sur mon grand père. Il y avait eu certes de beaux documentaires, également des projets de long métrage, dont un avec Andy Garcia pour jouer le rôle de Django, mais ils avaient tous avortés. Donc là, on s’est dit que ça valait la peine, ce qui n’empêche d’ailleurs pas qu’un jour un vrai biopic puisse être réalisé.

    Que pensez-vous alors du film Django ?

    Je l’aime beaucoup globalement. Au départ, j’ai été étonné par l’idée d’Etienne Comar de vouloir travailler avec de vrais Manouches. Pour moi, être acteur c’est un métier et je ne voyais pas comment cela pouvait fonctionner. Mais il était sûr de lui. Et finalement, en regardant le film, je trouve qu’ils sont aussi bons que les acteurs professionnels. Ils sont naturel et physiquement ils ont évidemment la gueule de Manouches, les attitudes, le parlé, l’accent et ça fait obligatoirement vrai ! Je pense que c’est l’un des seuls films où l’on voit des gitans qui ne sont pas des caricatures façon les démons de Jésus. Donc, je suis très content à ce niveau là.

    les manouches dans Django

    Extrait scène Django dans le camp Manouche

    Vous êtes intervenu sur le film ?

    Je les ai conseillé sur des aspects culturels. J’ai participé au scénario et je les ai mis en contact avec Alain Antonietto qui est un passionné de la musique de mon grand-père, du peuple Tzigane et du jazz en général, et qui connaît ma famille depuis cinquante ans. À nous deux, on a essayé de gérer cet aspect conseil. J’aime beaucoup plein de choses dans le film. Il y a de belles images et puis mon arrière grand mère, Negros, qui est magnifique. Ce qui me plait aussi énormément, c’est ce choix de mettre en toile de fond la Seconde guerre mondiale et les persécutions des nomades en France. Il y avait eu Liberté de Tony Gatlif mais là on va encore un peu plus loin et je suis content de ça. 

    Qu’avez-vous pensé de la musique dans le film, étant vous-même guitariste ?

    On avait abordé cette question avec Etienne Comar et il m’a expliqué la nécessité de réenregistrer la musique pour des questions techniques et de rendu sonore. Mais il fallait retrouver le même jeu et les mêmes solos que Django. Alors je lui ai présenté les trois meilleurs, qui se rapprochent le plus de la technique de mon grand père, et finalement on a délibéré sur le hollandais Stochelo Rosenberg. J’étais content que ce soit lui car je l’apprécie énormément tant musicalement qu’humainement. Il a du apprendre précisément les solos de Django et a donc réenregistré la musique. Et c’est vraiment pas mal du tout. Et puis il y a le final avec la direction de cette Messe. Je trouve que cette scène de fin est magnifique. Il faut savoir que Django a véritablement dirigé ce requiem dans cette salle là, l’institut des jeunes aveugles, en 1945, et avec le même costume que porte Reda Kateb. Sauf que l’on a juste retrouvé un fragment de la partition qui a été égarée. Donc le compositeur Warren Ellis a du s’inspirer de ce fragment et développer une œuvre très belle, très forte. Cette scène de fin m’a bouleversé avec en plus ces images des internés dans les camps. C’est vraiment très fort ! Il faut savoir aussi que Django était passionné par le classique, le baroque de Bach. Il a eu contact et travaillé avec des guitaristes classiques comme Ségovia, Lagoya ou Ida Presti. Il a plus tard beaucoup écouté Ravel, Debussy, Gabriel Fauré et même après, vers la fin, a découvert Bartok. Il était très attiré par tout ça.

    Django Reinhardt

    Django Reinhardt

    Vous avez peut-être aussi quelques distances sur certaines choses dans le film ?

    Oui, quelques retenues en fait, surtout sur les parties romancées. Django, c’est mon grand père et je connais bien son histoire. Je sais qu’elle était tellement remplie que l’on n’avait pas forcément besoin d’en ajouter, mais après c’est la vision du réalisateur et je la respecte. Il fallait une petite histoire romantique… Sinon aussi, Reda Kateb, même si sa performance d’acteur est très bonne, physiquement il ne ressemble pas du tout à mon grand père. Pour le grand public qui ne le connait pas trop c’est pas vraiment gênant mais pour moi, c’est pas pareil. Et puis dans la façon de parler, il a un langage d’aujourd’hui et je trouve que ça décale un peu. On est dans les années 40 et ça fait bizarre. Mais sinon, pour moi, ça va.

    Et alors pour vous, comment cet héritage musical a été vécu ?

    Mon grand père a eu plusieurs périodes dans sa vie. Il a évolué et a toujours cherché à être à la pointe, à l’affut de ce qui se passait artistiquement. Donc après sa tournée avec Duke Ellington aux Etats-Unis, où il a écouté Dizzy Gillespie, Charly Parker, la naissance du Be-bop, il s’est mis un peu en retrait à Samois-sur-Seine. Il s’est mis à la peinture, il pêchait, il jouait au billard, le temps en fait que ce qu’il avait entendu fasse son chemin en lui. Quand il revient en 1947-48-49, on voit l’évolution jusqu’en 1953, où là il joue vraiment du Be-bop et ça flirte avec le Jazz cool et même aux portes du Hard-bop. Mais cette année-là il meurt hélas précipitamment à quarante deux ans d’une congestion cérébrale.

    Django et Babik   Django et Babik

    Django et Babik

    Mon père a neuf ans à l’époque et il reprendra la guitare à quinze ans. On est fin des années 50 et le swing est devenu ringard et c’était le Be-bop qui était dans le coup, ce que les jeunes voulaient jouer. C’était le jazz américain… à la guitare, Wes Montgomery, Joe Pass, Tal Farlow, Jimmy Raney. En fait, c’était la continuité de Django 53, et toute la génération de mon père avait logiquement suivi… des guitaristes comme Christian Escoudé, René Mailhes et d’ailleurs aussi Joseph Reinhardt, Nin-nin, le frère de Django, mais aussi Lousson le demi-frère de mon père. Ils avaient tous le regard porté vers les Etats-Unis et ce qui se passait musicalement. On ne jouait plus non plus sur des guitares acoustiques mais ce qui était dans le coup c’était des Harchtop, des électro-acoustiques jazz Gibson. Et mon père s’est lancé là-dedans, avec ses influences Reinhardt.

    Babik Reinhardt

    Babik Reinhardt

    Moi, j’ai grandi avec tout ça, avec des tas de musiciens chez nous. Nous vivions en maison et partions sur les routes en caravane juste les mois d’été. J’ai grandi en écoutant à la fois la musique de Django mais aussi tous ces nouveaux styles. Au plus loin que je me souvienne, deux ans, deux ans et demi j’ai toujours eu une guitare dans les mains et je voulais imiter mon père. J’étais attiré par la musique alors que mes frères et sœurs ne l’étaient pas. Et vers l’âge de 12 ans j’ai compris que c’était mon rêve mais qu’il fallait travailler et alors je m’y suis mis. J’ai pris des cours avec le guitariste Frédéric Sylvestre, un très bon musicien et pédagogue qui avait entre autre joué avec Eddy Louiss. Et puis j’ai fait quelques mois de cours à l’école de jazz le CIM, à Paris. J’ai aussi appris avec mon père mais il n’était pas très pédagogue mais il m’a par contre fait écouté beaucoup de musique. Il m’a expliqué la musique en fait. Il est mort un mois avant mes quinze ans. J’étais encore débutant mais on m’a demandé de rendre hommage à mon père et grand-père et je me suis retrouvé très vite sur les plus grandes scènes de jazz dans le monde entier avec des fabuleux musiciens.

    David Reinhardt jeune  David Reinhardt

    David Reinhardt jeune

    Ca a été une formation atypique, difficile mais très bonne aussi. J’avais mon trio et on a enregistré plusieurs CD et j’ai fait aussi un DVD pédagogique de guitare manouche.

     

    Et puis un jour vous allez vivre une expérience qui va changer pas mal de chose ?

    Fin 2009, je me suis marié avec Lady. Et début 2010, c’était le 100ème anniversaire de la naissance de mon grand père et donc j’ai énormément joué. Je n’étais jamais chez moi, toujours sur la route et en plus j’étais très égoïste avec une vie de musicien et tout ce qui va avec… Ma femme le vivait très mal. Ça a duré deux ans comme ça. Lady avait grandi dans un foyer chrétien. Son père était prédicateur. Elle s’était faite baptisée à l’âge de quinze ans puis s’était éloignée de Dieu. Et c’est là que nous nous étions rencontrés. Mais sa foi était toujours là, en elle.

    Lady et David Reinhardt

    Lady et David

    Et du côté Reinhardt, la foi a-t-elle eu une place auparavant dans la famille ?

    En fait ma grand-mère, que je n’ai pas connue non plus, après la mort de Django, a rencontré le Seigneur et s’est faite baptiser. De son côté Django avait la foi mais c’était plus un simple héritage catholique. Par contre, il avait du respect pour ces choses-là. 

    Et donc c’est compliqué dans votre couple ?

    Oui. Lady le vit très mal. Elle frôle la dépression, anorexie, boulimie… elle pleure beaucoup. Et un jour elle se souvient de ce verset de la Bible qui dit que « quand un malheureux crie, l’Éternel le délivre de toutes ses détresses ». Alors, c’est ce qu’elle a fait. Elle est retournée ainsi à l’Église et moi, en un rien de temps, j’ai découvert une autre personne. Elle me parlait beaucoup de tout ça. Moi je vivais à deux cent à l’heure et je ne m’étais jamais préoccupé de Dieu véritablement, de l’éternité. J’y croyais plus ou moins, à ma façon. Il y eu alors curieusement une période où j’ai eu moins de concerts, plus de temps à moi. Je voulais voir où elle allait quand même. Et donc je suis allé à l’Église et j’ai commencé à m’interroger. Et je me suis rendu compte que je n’avais jamais lu la Bible. Je ne pouvais, selon moi, la critiquer que si je la connaissais, et donc j’ai commencé à la lire. Et en la lisant, tout simplement la foi a germé dans mon cœur et j’ai vraiment accepté Dieu. C’était le jour de Noël et comme d’habitude j’avais fait la fête, beaucoup bu et en rentrant chez moi je me suis mis à prier en disant « Seigneur, je ne veux plus de cette vie là ! ». Je lui ai demandé pardon… Je n’ai rien vu, rien ressenti de particulier. J’étais dans ma caravane. Je me suis couché. Et puis j’ai persévéré, fait quelques expériences… ça a duré quelques jours. Je ne comprenais pas trop que rien ne se passe. Et un dimanche je suis allé au culte et j’ai vraiment fait là une expérience formidable. J’ai ressenti que Dieu me parlait et ça a été pour moi ce que Jésus appelle la « Nouvelle naissance ».

    Musicalement, ça a eu des conséquences ?

    Non au départ pas vraiment. C’était mon boulot. Alors oui, j’ai changé de comportement mais je continuais tranquillement les concerts. Jusqu’au jour où j’ai senti le besoin de me rapprocher d’autres chrétiens. Je ne voulais pas obéir à un mouvement quelconque et avoir de la pression, mais naturellement Dieu, là encore, a dirigé les choses, nous a donné de vivre diverses expériences dont la joie de la naissance de nos jumeaux alors que nous n’arrivions pas à avoir d’enfants depuis cinq ans, et aujourd’hui ma musique s’accompagne de mon témoignage, du partage de ce que je crois. Je peux jouer partout mais ma façon de fonctionner est claire et donc je travaille surtout avec des communautés chrétiennes tout en continuant d’enseigner et de faire des master-class.

    David Reinhardt

    David Reinhardt Spiritual Project


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  • Si le suicide des adolescents est une véritable tragédie dont hélas on ne se préoccupe sans doute pas suffisamment, cette question revient pourtant actuellement sur le devant de la scène "internet", étonnamment au travers d'une série TV, "13 reasons why" diffusée par Netflix. 

    13 reasons why

    Il faut savoir que le suicide est la première cause de mortalité chez les adolescents. Mais en plus le nombre de suicides dits "réussis" est sans commune mesure avec le nombre de passages à l’acte suicidaire dont la fréquence est au moins trente fois supérieure. Cependant, toute tentative de suicide révèle toujours une souffrance psychique. Chez un adolescent ce n’est jamais une conduite anodine à mettre sur le compte d’une « crise d’adolescence ». Elle ne doit jamais être banalisée, si minime soit-elle dans sa dangerosité.

    Depuis le début du mois d’avril, Netflix diffuse une série intitulée 13 reasons why, une adaptation du roman 13 raisons de Jay Asher. Et cette série est en train de faire le buzz, de devenir le phénomène du moment. Son succès a été si fulgurant qu’elle figure parmi les sujets les plus repris sur les réseaux sociaux aux Etats unis et commence à faire beaucoup parler en France aussi… Des micros blogs se créent et les forums abondent autour de la série mais plus largement autour de la question du suicide des ados. 

    L’histoire commence juste après le suicide d’Hannah Baker, une élève de première dans un lycée américain ordinaire. Mais on découvre que la jeune femme, avant sa mort, a enregistrée 7 cassettes audio, et chaque face raconte l’une des raisons de son acte… pointant du doigt ainsi les personnes qu’elle considère responsables de son mal-être… et de sa mort.

    13 reasons why cassettes

    La première chose à relever est sans doute que la série est excellente. Originale par la forme, très bien produite, réalisée et jouée, elle réussit à captiver le spectateur très vite pour ne plus le lâcher jusqu'à la fin de la saison. Mais le sujet qui nous intéresse là va au-delà de ces simples critères. Cette série traite de sujets lourds, difficiles et prégnants dans notre monde contemporain. Et l'on peut dire que le point extrêmement positif est que la série a touché le public par la façon intelligente et sensible dont elle traite la période transitoire de l’adolescence. Elle met en avant différentes problématiques sociales qui ne sont pas souvent abordées, telles que le suicide donc, mais aussi le voyeurisme, les attouchements, les rumeurs, le viol ou le harcèlement scolaire. Elle a également séduit par sa volonté de représenter différents milieux sociaux en mettant notamment en avant des personnages plus profonds qu’ils n’y paraissent. Au-delà du mal-être d’Hannah, la série nous immisce dans l’intimité de ses camarades, de sa famille, qui, malgré leurs erreurs qui ont contribué à la tragédie, ne sont pas diabolisés. Le sentiment de solitude et d’isolement d’Hannah crève évidemment l’écran. Et cette série devient donc une aide à la parole, elle délie les bouches sur des sujets souvent tabous. Il y a alors un côté éducatif qui apparaît, une sorte d’aide à la prévention sans doute dans tout ça.

    Mais d’un autre côté, 13 reasons why peut sans doute aussi mettre parfois mal à l’aise. El les avis de spécialistes divergent sur le bien-fondé ou non de la série. Certaines associations impliquées dans ces questions ont quelques inquiétudes. Le risque d’identification notamment, avec entre autre la scène du suicide… l’effet culpabilisant derrière ces fameuses cassettes et ce qu’elles révèlent et une certaine approche fataliste de la situation.

    Pour conclure, comme tout ce qui touche à des sujets aussi difficiles, il y a besoin sans doute d’une certaine vigilance dans la façon d'aborder 13 reasons why MAIS… surtout, besoin de réentendre là l'importance de ne pas faire de ces sujets des tabous que seul des spécialistes peuvent traiter. Il faut en parler ! C’est vital… et c’est le cas de le dire là, en l’occurrence. Et puis, tout cela révèle encore un peu plus une vraie désespérance profonde qui hélas est beaucoup trop présente et qui fait des ravages dans nos sociétés contemporaines, en particulier chez les jeunes. Alors, tout ce qui peut aider à la combattre est bon, il me semble. Et nous pouvons tous devenir aussi acteur de ce combat, en particulier si la foi en nous façonne une espérance solide et sûre.


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